L'attaque de Vladimir Poutine contre l'Ukraine, le coup porté par Donald Trump contre le Venezuela, sans oublier son appétit affiché pour le Groenland: partout, les lignes bougent. Et pendant que Washington et Moscou avancent leurs pions, un troisième acteur observe attentivement. Le dirigeant chinois Xi Jinping pourrait, lui aussi, être tenté de passer à l’action afin d’élargir l’influence de son empire.
La semaine dernière, une phrase d’Emmanuel Macron résume bien la séquence en cours sur la scène internationale: «Nous vivons dans un monde de grandes puissances qui sont tentées de se partager le monde.» En effet, tout porte à croire que Trump, Poutine et Xi veulent partager le gâteau en trois parts importantes. Reste une question angoissante: qui obtiendra quoi? Et surtout, que deviendra l’Europe?
Pendant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale, une certaine stabilité a prévalu. Certes, des conflits régionaux ont éclaté, mais l’ordre mondial tenait bon: l’Ouest face à l’Est, et le reste du monde en périphérie.
Puis, en 1989, la chute du rideau de fer a changé la donne. Le globe est devenu plus complexe, plus fragmenté. Klemens H. Fischer, professeur de relations internationales et de géopolitique à l'université de Cologne, déclare à Blick: «Cette phase est maintenant définitivement terminée. Nous entrons dans l'ère de la renaissance des empires.»
Le retour de l'impérialisme
Pour les trois grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine, il s'agit là d'asseoir leur domination. Elles visent non seulement des lieux stratégiques, mais aussi et surtout des matières premières comme les terres rares, le pétrole brut, le gaz naturel et les zones de pêche. «C'est sur ces lignes que commencent les véritables limites de l'expansion des trois grandes puissances, avant qu'elles ne doivent s'affronter militairement», explique Klemens Fischer.
Selon lui, ce retour de l’impérialisme mondial n’a rien d'un accident. Les zones d’influence traditionnelles sont arrivées à saturation. La bataille s’ouvre désormais pour les territoires encore disputés.
Mais quelles sont les revendications des grandes puissances et le rôle des territoires résiduels?
Les Etats-Unis veulent étendre leur influence à l'ensemble du continent américain et exercer une nette domination sur l'ensemble du monde occidental. Le Groenland figure également au menu de Donald Trump. Il veut «absolument» cette île qui appartient au Danemark.
En attaquant l'Ukraine, Moscou a dévoilé ses objectifs impériaux. La restauration de l'ancien empire tsariste et de l'ex-Union soviétique est au centre de ses préoccupations. Son approche est brutale.
Pékin lorgne Taïwan depuis des décennies. Pour des raisons stratégiques, la Chine souhaite s'étendre à l'ensemble de l'Asie de l'Est et du Sud-Est. Le gouvernement s'y emploie discrètement. Jusqu'à présent, l'armée n'est utilisée que pour menacer. «Pékin se lance dans une tournée mondiale d'achats et a développé l'approche stratégique presque parfaite à travers l'initiative Belt and Road», explique Klemens Fischer. Cette initiative, également appelée Nouvelle route de la soie, consiste à construire des routes commerciales et des réseaux d'infrastructures dans plus de cent pays.
L'Inde compte désormais plus d'habitants que la Chine. Elle devient de plus en plus une grande puissance, mais n'a pas de projets d'expansion majeurs.
L'Afrique, riche en ressources naturelles mais pauvre économiquement, est devenue un théâtre de guerre caché pour les grandes puissances. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et l'Inde tentent par tous les moyens – à l'exception de l'intervention militaire – de s'implanter sur le continent. Ils le font en partie par des investissements directs, en partie par l'octroi de crédits plus ou moins généreux, en partie par la coopération en matière de formation et de technologie. Klemens Fischer analyse: «L'Afrique joue sans doute le rôle le plus tragique dans cette ère de néo-impérialisme.»
L'Europe joue un rôle de figurant dans cette lutte des empires. «L'UE manque tout simplement de capacités militaires pour avoir un levier en main», explique Klemens Fischer.
L'Europe est attaquée de toutes parts: pressée par la Russie sur le plan sécuritaire, fragilisée par les Etats-Unis via des soutiens politiques internes, concurrencée économiquement par la Chine, l'Europe encaisse les coups. «L'autonomie de l'Europe dépendra en grande partie de sa capacité à se consolider à nouveau sur le plan économique», détaille-t-il.
L'Europe doit trouver une place dans le néo-impérialisme qui lui accorde le plus d'autonomie possible. «Mais en cas d’urgence, son refuge restera sans doute les États-Unis, malgré l’administration actuelle à Washington», estime Klemens Fischer.