La diaspora albanaise crie sa colère à Genève
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Contre Trump:La diaspora albanaise crie sa colère à Genève

Les flamants roses à Genève
La diaspora albanaise crie sa colère contre un pays «dévoré par le béton»

Sur la place des Nations, la diaspora albanaise manifeste pour la lagune de Narta, menacée par des projets touristiques de luxe. Derrière les flamants roses, une colère plus vaste vise le béton, l’opacité, l’exode des jeunes et le pouvoir d’Edi Rama
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Sur la place des Nations, les flamants roses tenaient sur une patte, en carton, face à la chaise brisée. L’image avait quelque chose d’évident: celle d’un pays en équilibre précaire entre son passé, son envie de prospérité et la peur de se faire dévorer par le béton.

Ce mercredi, pour la quatrième fois consécutive depuis le déclenchement de la contestation fin mai, des membres de la diaspora albanaise se sont réunis à Genève pour soutenir la «révolte des flamants roses». Le mouvement est né autour de la lagune de Narta et de la péninsule de Zvërnec, près de Vlora, où des projets de resorts de luxe liés à Jared Kushner et Ivanka Trump ont mis le feu aux poudres.

Mais le flamant rose n’est plus seulement le symbole d’une bataille écologique. Il est devenu celui d’un pays qui se demande ce qu’il lui reste à protéger: son littoral, son patrimoine, ses villes, et jusqu’à la possibilité pour ses jeunes de rester vivre sur place.

Samedi 27 juin, nous avons vu des dizaines de milliers de personnes qui ont défilé à Tirana, lors de l’une des plus grandes mobilisations de ces dernières années. Ces manifestations ont lieu tous les jours. Sur le riff de «Seven Nation Army» des White Stripes, la foule reprenait le slogan devenu l’hymne du mouvement: «Shqipëria nuk shitet», «L’Albanie n’est pas à vendre».

Un manifestant de dos le samedi 27 juin 2027 à Tirana.
Photo: Claude Ansermoz

«Demain, tout sera du béton»

Valentina, 32 ans, vit aujourd’hui en Angleterre après avoir passé plusieurs années en Italie. Elle est venue manifester à Genève avec des souvenirs très précis de la région de Vlora.

«J’y suis née. Chaque été, nous y passions trois mois avec mes grands-parents. Ils y avaient installé de petites maisonnettes en bois et restaient là pendant des mois, raconte-t-elle. Aujourd’hui, il y a des barrières, on ne peut plus entrer ni visiter. Demain, tout sera du béton. Nos enfants ne pourront plus découvrir cet endroit, les flamants roses et cette beauté naturelle.»

Pour elle, la mobilisation ne se réduit pas aux projets touristiques. «Nous sommes ici contre le Premier ministre et son régime. Beaucoup de gens quittent l’Albanie à cause du système de santé, du manque de travail, de l’absence de perspectives.» Elle raconte avoir payé elle-même 10’000 francs pour soigner l’œil de son neveu, faute de prise en charge adéquate, et évoque une grand-mère qui, après une vie de travail, touche moins de 300 francs mensuels de retraite.

Son récit rejoint celui de beaucoup de manifestants: la lagune de Narta agit comme un déclencheur, mais la colère porte sur un système plus large. «C’est un beau pays, avec des gens travailleurs qui veulent travailler. Mais ils n’y arrivent plus», dit-elle.

Sur la place des Nations, le mercredi 1er juillet 2027
Photo: Claude Ansermoz

«Quand cela arrange, nous sommes Albanais»

À ses côtés, une femme venue du Kosovo tient à préciser son appartenance: «Je viens du Kosovo, mais je me sens Albanaise. Quand il s’agit de célébrer un Albanais qui réussit, on dit qu’il est albanais. Mais lorsque nous protestons contre le pouvoir ou pour les zones protégées, on nous réduit soudain à des Kosovars.»

Vlora résume l’une des dimensions genevoises du mouvement: la protestation dépasse les frontières de l’Albanie. Elle rassemble une diaspora albanophone dont une grande partie est issue du Kosovo, de Macédoine du Nord ou de Serbie. Au 31 mai 2026, la Suisse comptait 3993 ressortissants albanais avec un permis B ou C. Mais ce chiffre ne reflète qu’une partie d’une présence albanophone beaucoup plus vaste, souvent estimée entre 200’000 et 250’000 personnes.

«Le développement est important, mais il doit respecter la loi et protéger les eaux et les espaces naturels. Il ne doit pas se décider derrière un bureau», insiste-t-elle.

La baie de Narta en Albanię menacée par les projets immobiliers du beau-fils de Donald Trump.
Photo: AFP via Getty Images

Une lagune, puis tout le système

Borana Hasani vit en Suisse depuis l’âge de 11 ans. Elle a aujourd’hui 42 ans, retourne régulièrement en Albanie, où vit encore son père, et se dit attachée au développement du pays «de la meilleure manière possible».

Selon elle, le mouvement a basculé le 31 mai. Des manifestants se seraient rendus à Zvërnec, dans une zone protégée, et y auraient découvert des barbelés ainsi que des engins de chantier. Des heurts avec des gardes privés auraient ensuite circulé sur les réseaux sociaux.

«C’est ce qui a déclenché la grande manifestation à Tirana. Le flamant rose est devenu le symbole parce qu’il s’agit d’une zone protégée, où vivent des flamants roses et plus de 200 autres espèces protégées», explique-t-elle.

Au départ, les revendications portaient sur la transparence et l’interdiction de construire dans les zones protégées. Puis, faute de réponse gouvernementale jugée suffisante, elles se sont élargies à la démission du Premier ministre “socialiste” Edi Rama, à l’abrogation de certaines lois et à la mise en place d’un gouvernement de transition.

Les protestataires ciblent notamment les modifications apportées législatives au cadre de protection des aires naturelles protégées et aux procédures accélérées et autres avantages pour des projets "stratégiques". Le gouvernement, lui, défend une politique de modernisation et d’investissements destinée à accélérer le rattrapage économique du pays. 

Edi Rama rejette pourtant l’idée d’un régime qui ferait taire la contestation. Le 9 juin, interrogé par des journalistes européens sur l’ampleur prise par les manifestations, le Premier ministre a rappelé que «c’est un pays libre» et qu’il avait lui-même connu les protestations sous des gouvernements précédents. «Je sais même le goût du sang lorsqu’une manifestation se déroule dans un pays qui n’est pas libre», a-t-il lancé, en référence aux quatre manifestants tués en 2011 à Tirana.

Sur le fond, le chef du gouvernement ne recule pas. Il défend les projets touristiques liés à Jared Kushner comme un levier de modernisation et de développement économique pour l’Albanie, tout en assurant qu’une évaluation environnementale complète accompagnera le projet. Il a également reconnu que l’installation initiale de barbelés autour du site avait été une erreur, affirmant qu’ils avaient depuis été retirés.

Le premier ministre albanais Eri Rama avec le président français Emmanuel Macron.
Photo: IMAGO/ABACAPRESS

Les règles existent, mais l’application est contestée

L’Albanie n’est pas un pays sans règles urbanistiques ou environnementales. Elle possède des permis, des études d’impact, des plans d’aménagement et un vaste réseau d’aires protégées. Mais c’est leur application qui alimente la contestation.

Le tourisme, lui, a changé d’échelle. Avec près de 12,5 millions d’entrées de visiteurs étrangers en 2025 pour moins de trois millions d’habitants, le pays est devenu l’une des destinations les plus convoitées de Méditerranée. Cette croissance ne signifie pas que toute l’Albanie est saturée. Mais elle exerce une pression considérable, l’été, sur certaines portions du littoral: Ksamil, Saranda, Vlora, Durrës et la Riviera albanaise.

La ruée touristique s’accompagne d’hôtels, de villas, de marinas, d’appartements de vacances et de projets de luxe qui avancent parfois plus vite que les infrastructures, les réseaux d’eau, la gestion des déchets ou les capacités de contrôle des communes.

Les manifestations dans la baie de Narta.
Photo: keystone-sda.ch

C’est ce que raconte aussi The Albanian Files, un livre de près de 800 pages présenté début juin à Tirana. Dirigé par Anneke Abhelakh, l’ouvrage consacre un chapitre à chacune des 60 agences internationales d’architecture actives en Albanie et documente la métamorphose du pays, de Tirana au littoral.

Le média indépendant Citizens.al en a tiré une lecture plus critique. En croisant les fiches techniques du livre avec ses propres enquêtes, il dit avoir recensé 523 projets, dont 57 réalisés, 53 en chantier et 47 en attente de permis. Selon cette analyse, 41% des projets ne mentionneraient pas clairement leur investisseur ou donneur d’ordre.

Le constat du site est engagé, mais il rejoint une interrogation désormais centrale: comment moderniser l’Albanie sans livrer son territoire à une concentration opaque des décisions entre pouvoir politique, promoteurs et grands cabinets étrangers? Sans nuire au potentiel naturel qui fait aussi la beauté et la force de ce territoire.

Le SPAK, l’espoir et le soupçon

Dans les conversations sur la place des Nations, un acronyme revient parfois: SPAK. La structure spéciale albanaise chargée de lutte contre la corruption et le crime organisé est devenue un acteur central de la vie politique du pays.

Créé dans le cadre de la grande réforme judiciaire soutenue par l’Union européenne, le SPAK a commencé à fonctionner en 2019. Initié justement suite aux promesses de campagne d’Edi Rama. Il regroupe des procureurs spécialisés et le Bureau national d’enquête, une sorte de police judiciaire dédiée aux dossiers les plus sensibles: corruption de haut niveau, crime organisé, blanchiment et réseaux politico-économiques.

Pour ses soutiens, il incarne l’une des rares institutions capables de s’attaquer aux puissants. Ces dernières années, le SPAK a visé des élus, des ministres, des maires, des responsables publics et des hommes d’affaires. Il est régulièrement présenté comme une condition-clé du rapprochement de l’Albanie avec l’Union européenne.

Borana Hasani y voit un révélateur des tensions du pays. «Le SPAK mène depuis longtemps des enquêtes sur ces questions. Beaucoup dénoncent le lien potentiel entre groupes de narcotrafiquants, gouvernement et secteur de la construction. L’argent serait ensuite blanchi à travers des projets immobiliers», affirme-t-elle.

Ces accusations restent à établir dossier par dossier. Mais elles expliquent pourquoi les manifestants demandent des enquêtes sur les projets de Zvërnec et de Sazan, sur l’origine des financements, les acquisitions de terrains et les procédures d’autorisation.

Le débat est d’autant plus sensible que le Conseil national du territoire, qui traite des projets d’importance nationale, est présidé par le Premier ministre. Officiellement, il s’agit d’un organe collégial. Pour les protestataires, cette architecture nourrit le sentiment d’un conflit entre pouvoir de décision, stratégie économique et contrôle démocratique. S'y ajoute, selon Borana Hasani, «l'arrogance de l'homme fort du pays et de son gouvernement, qui pousse les gens dans la rue.»

Le patrimoine pris entre deux destructions

La révolte des flamants roses s’inscrit aussi dans une histoire plus longue du rapport albanais à son patrimoine. Sous le régime communiste d’Enver Hoxha, le pays a été couvert de bunkers, entre 170’000 et 750’000 selon les estimations. Le chiffre exact reste disputé, mais ces petits dômes de béton sont devenus le symbole d’une Albanie barricadée contre une invasion imaginaire.

«Avec Rama, j’ai aussi le sentiment qu’un certain culte de la personnalité s’est installé, insiste Borana Hasani. Je l'entends parfois en Albanie. Certains sont étonnés que je manifeste ici et que je défende ces causes. Le gouvernement mène aussi beaucoup de propagande et de désinformation. Beaucoup de gens disent que ces manifestations seraient manipulées par des forces extérieures. Certains parlaient, les premiers jours, de possibles influences grecques., puis serbes, des iraniennes, des réseaux sociaux ou des algorithmes.»

La dictature d’alors a également détruit ou fermé une grande partie du patrimoine religieux après l’instauration de l’athéisme d’État en 1967. Des mosquées, des églises et des monastères ont été démolis, transformés ou abandonnés. Le régime a aussi protégé certains ensembles traditionnels, comme Gjirokastër, mais selon une sélection idéologique: il préservait ce qui servait un récit national et effaçait ce qui incarnait la religion ou des héritages jugés indésirables.

Depuis la chute du communisme, la menace a changé de visage. Elle vient moins de l’État idéologique que de l’abandon, du pillage, de la pression immobilière et de la transformation accélérée des paysages en produits touristiques.

«Je ne reconnais plus Tirana», dit Borana Hasani. En mai, elle est retournée dans la capitale avec des amis suisses qui y étaient déjà venus en 2013. «Mon père est venu me chercher à mon hôtel. Quand je lui ai donné l’adresse, il m’a répondu: “Mais c’est juste devant ton ancienne école primaire.” Je ne m’oriente plus du tout à Tirana. De nouvelles constructions apparaissent constamment.»

Un immeuble contemporain au centre de Tirana, la capitale de l'Albanie.
Photo: Claude Ansermoz

Même Dua Lipa est devenue, malgré elle, un symbole de cette Albanie nouvelle. La chanteuse d’origine kosovare, célébrée comme une fierté nationale et star planétaire installée à Londres, a entrepris de faire construire une vaste propriété de luxe sur le littoral du Sud, près de Saranda. Si ce projet haut de gamme incarne pour certains le rêve d’un retour au pays par le prestige et l’investissement, il a également suscité localement des débats amers sur la privatisation du rivage et l'accès exclusif aux plages de la Riviera. Son cas renvoie directement à la question que posent les manifestants de Narta: à qui appartient désormais le littoral albanais? Aux familles qui y passaient leurs étés, aux habitants qui veulent y vivre, ou à ceux qui peuvent s’offrir les dernières parcelles exclusives face à la mer?

La maison construite par la star de la pop Dua Lips sur la côte sud de l'Albanie. Evaluée à trois millions d'euros.
Photo: Claude Ansermoz

À Genève, les flamants roses ne manifestent donc pas seulement pour une lagune. Ils posent une question beaucoup plus vaste: après avoir couvert son territoire de bunkers pour se protéger d’un ennemi imaginaire, l’Albanie va-t-elle désormais le couvrir d’hôtels et de villas pour accueillir les fortunes bien réelles?

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