«Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile.» La réponse du pape au président des Etats-Unis ne pouvait guère être plus claire.
C’est une fracture béante qui sépare désormais le chef de l’Eglise catholique de l’actuelle administration américaine, après les déclarations fracassantes de Donald Trump sur l’anéantissement possible de la civilisation iranienne, et la diffusion d’une image le présentant comme Jésus en train de guérir un malade. Mais, au-delà de cet échange verbal, un conflit désormais ouvert oppose les deux hommes, tous deux américains.
La guerre des civilisations redoutée
Il ne faut pas prendre ce risque à la légère. Léon XIV, en visite en Algérie, le sait mieux que quiconque: des forces obscures sont toujours à l’œuvre pour raviver, des deux côtés, le conflit entre le monde musulman et le monde chrétien. Or Trump incarne ouvertement cet «esprit de croisade» que les pays musulmans redoutent et dénoncent. Pour le pape, disciple de saint Augustin, réveiller ces blessures historiques est un acte qui nous met tous en danger, en particulier en Europe. Preuve de cette inquiétude, le souverain pontife a tenu, en Algérie, à se rendre sur les traces de son maître spirituel: il a été le premier pape à visiter le pays berceau du philosophe chrétien et docteur de l’Eglise, par un passage à Annaba (Algérie), l’ancienne Hippone. C’est là, à quelque 500 kilomètres à l’est d’Alger, sur la côte méditerranéenne, que se dresse la basilique de Saint-Augustin, en hommage à celui qui fut évêque d’Hippone de 395 jusqu’à sa mort.
La peur d’une Amérique raciste
Léon XIV est né Robert Francis Prevost le 14 septembre 1955 à Chicago, dans l’Illinois, aux Etats-Unis. Il a ensuite été naturalisé péruvien, après plus de quarante ans passés à sillonner, parfois à dos d’âne, les montagnes du Pérou. Il connaît par cœur le ressentiment des Latino-Américains envers le racisme qui prévaut aux Etats-Unis. Il sait qu’une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again) prône ouvertement le retour des discriminations raciales et n’hésite pas à se présenter comme le défenseur d’une Amérique blanche et chrétienne. Son message pontifical est à l’opposé: «Il est encore possible, il est toujours possible, de se rassembler, même en une période de divisions, de bombes et de guerres», a-t-il déclaré. Il est temps d’arrêter «la course à la haine. Notre humanité est en jeu».
Donald Trump est indigne
Il faut bien mesurer la colère et l’indignation qu’ont suscité, au Vatican, la menace de Donald Trump d’anéantir la «civilisation iranienne» (avant d’entamer in extremis des négociations avec l’Iran au Pakistan), puis la diffusion par ses soins d’une image fabriquée par l’intelligence artificielle, le montrant dans la posture de Jésus. Pour de nombreux ecclésiastiques catholiques, une telle image relève du blasphème. Résultat: la riposte pontificale a été cinglante: «Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile», a déclaré le pape, en vol pour l’Algérie. «C’est ce que je crois être appelé à faire et ce que l’Eglise est appelée à faire.» Donald Trump a répondu, affirmant qu’il ne s’excusera pas auprès de Léon XIV, qu’il qualifie de «très faible». La rhétorique de la puissance contre la morale.
Léon XIV pense aux catholiques américains
Le propre frère de Léon XIV, John Prévost, vit toujours dans l’Illinois, où il a longtemps dirigé, dans la ville de New Lennox, une école catholique. Or la presse américaine s’est faite récemment l’écho de conversations très inquiètes entre les deux hommes sur l’état du catholicisme aux Etats-Unis. Leur peur: que le vice-président JD Vance, converti au catholicisme, joue un rôle trouble au service de l’agenda réactionnaire d’organisations comme «l’Opus Dei», cette institution ultra-conservatrice fondée en 1928 par le prêtre espagnol Escrivá de Balaguer. Le pape Léon XIV connaît bien les catholiques américains. Ils sont 70 millions, souvent d’origine irlandaise, polonaise, italienne ou latino-américaine. Le pays compte 195 diocèses et 17 cardinaux. L’état de l’Eglise dans son pays natal, où il ne se rendra pas pour les célébrations du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance le 4 juillet, inquiète le pape.
Le Liban, ce martyr
Le pape pense aux chrétiens libanais sous les bombes. Malgré l’ouverture de négociations directes entre les ambassadeurs libanais et israéliens à Washington, la situation du pays du Cèdre demeure alarmante, au vu des destructions causées par les bombardements israéliens. «Je suis plus proche que jamais, en ces jours de tristesse, de peur et d’espérance invincible en Dieu, du cher peuple libanais», a déclaré le pape à la foule rassemblée sur la place Saint-Pierre le 12 avril. Et d’ajouter: «Le principe d’humanité, inscrit dans la conscience de chaque personne et reconnu par le droit international, implique l’obligation morale de protéger la population civile contre les effets atroces de la guerre».