La Suisse vient de perdre l'un de ses intellectuels les plus traduits dans le monde. Et la Genève internationale, dont il fut une figure de proue pendant des décennies, ne retrouvera sans doute pas de sitôt une voix aussi écoutée, contestée, respectée et détestée.
Décédé ce mercredi 10 juin à Genève à 92 ans, Jean Ziegler était l'archétype de l'intellectuel engagé que son pays éditorial d'adoption, la France, a longtemps porté au pinacle. La France, oui. Car, vue de Suisse romande, où son enseignement de sociologie à l'université suscitait parfois de rudes commentaires (ses assistants durent souvent suppléer à ses absences), c'est grâce au pays de Voltaire que cet essayiste né à Thoune en avril 1934, dont l'allemand était la langue natale, a marqué son époque.
Auteur de best-sellers
Ses livres, publiés aux éditions du Seuil, y étaient des best-sellers, y compris le dernier, «Lesbos, la honte de l'Europe», publié en 2020, à propos de la gestion, selon lui indigne, des flux migratoires par nos gouvernements au sein de l'espace Schengen, présumé être un havre de libre circulation. Il faut avoir entendu Jean Ziegler au téléphone, dès sa descente du TGV à la gare de Lyon, vous convoquer pour prendre un café à Paris, pour comprendre que l'ancien conseiller national PS, figure de la gauche helvétique, adorait cette France intellectuelle largement acquise à ses causes.
Sitôt un nouveau livre paru, l'intéressé débarquait à France Culture, à la rédaction de Libération ou au siège du Nouvel Observateur, lorsque celui-ci était encore dirigé par Jean Daniel. Là, Jean Ziegler racontait la Suisse qui, disait-il, le rendait fou: celle qui continuait de «laver plus blanc» l'argent des tyrans et du capitalisme financier international, celle de l'UDC de Christoph Blocher, avec lequel il aimait ferrailler sous la coupole du Palais fédéral.
Le sociologue avait parfaitement intégré les codes d'une réussite à la française: un véritable engagement, mais aussi une posture et une bonne part d'affirmations parfois hâtives. Le tout ponctué de citations tirées de ses rencontres avec les Cubains Fidel Castro et Che Guevara, le Brésilien Lula, mais aussi Mouammar Kadhafi, le Tanzanien Julius Nyerere ou le Palestinien Yasser Arafat.
Formidables intuitions
Cet énoncé dit les zones d'ombre et les formidables intuitions du sociologue genevois, avec lequel chaque rencontre et chaque discussion étaient avant tout une partie de plaisir intellectuel et politique, quels que soient nos différends. Jean Ziegler avait-il vraiment reçu mandat du «Che» de combattre le capitalisme depuis «le cerveau du monstre», à savoir Genève et sa place financière?
C'est en tout cas ce que dit sa légende, et même les banquiers privés des bords du Léman, qu'il côtoyait et saluait amicalement, l'avaient accepté comme une vérité. Au Palais des Nations, où il officia comme rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, mais aussi comme figure de la Commission puis du Conseil des droits de l'homme, son entregent diplomatique permit souvent à la Suisse de faire taire des polémiques et de ne pas subir les foudres de dirigeants de ce que l'on désignait alors comme le tiers-monde.
Orateur passionné en français, cette langue de l'ONU qu'il parla toujours avec un accent alémanique marqué, Jean Ziegler était l'incarnation d'une décolonisation toujours en marche, mais sans cesse contrecarrée et prise en otage par des tyrans peu recommandables. Il avait soutenu le FLN algérien. Il avait défendu le Polisario sahraoui. Il pourfendait la politique d'Israël dans des termes que les défenseurs de l'Etat hébreu jugeaient inadmissibles, voire antisémites, entraînant sa mise à l'écart de plusieurs forums ou enceintes internationales.
Il lui était aussi arrivé de franchir, sans doute par goût des avant-postes, certaines lignes discutables. Son refus, en 2002, du prix Kadhafi des droits de l'homme n'empêcha pas la polémique de le poursuivre. Mais la cité de Calvin savait, malgré ses attaques, ce qu'elle lui doit: lorsqu'en 2018, la ville lui décerna sa médaille de la «Genève reconnaissante», les larmes embuaient son regard. L'écrivain, auteur de plusieurs romans au milieu de ses essais coups de poing, savait faire la part des choses entre le théâtre médiatique indispensable à la notoriété, ses amitiés personnelles et ses combats. Il assumait. Il séduisait. Il en imposait.
Il ne lâchait rien
Au Festival du film et des droits de l'homme, lancé à Genève au début des années 2000, Jean Ziegler ne lâchait rien, même lorsque ses contradicteurs apportaient dans la conversation des évidences peu contestables sur les errements tiers-mondistes de ses protégés, parfois devenus de féroces dictateurs. Je me souviens avoir eu avec lui, en marge d'une projection, une engueulade homérique sur Daniel Ortega, l'ex-leader de la révolution sandiniste au Nicaragua, devenu oppresseur de son peuple.
Et que dire du «líder máximo» vénézuélien Hugo Chávez, dont il avait admiré l'antiaméricanisme et dont il soutenait l'héritier, aujourd'hui emprisonné à New York après son enlèvement par les forces spéciales américaines le 3 janvier 2026: Nicolás Maduro! Homme de passions, Jean Ziegler avait parfois le goût de l'aveuglement politique. Surtout lorsque cela suscitait la sympathie des médias et des journalistes. Le fait que je ne sois pas un antiaméricain primaire, y compris après la publication de mon dernier livre «Cette Amérique qui nous déteste», était, pour lui, un motif d'incompréhension totale.
On ne résume pas un intellectuel à son œuvre. On doit aussi apprécier son parcours, les risques pris, les paroles prononcées, les résultats obtenus. Or, aussi difficile à gérer fût-il pour la diplomatie helvétique, Jean Ziegler n'abandonna jamais cette idée selon laquelle la neutralité, et le fait d'avoir échappé aux deux guerres mondiales sur le sol européen, imposent à la Confédération des devoirs et une responsabilité incarnés, entre autres, par les conventions de Genève et le droit humanitaire.
Avec Che Guevara
Lors de plusieurs entretiens accordés récemment à la journaliste Luisa Ballin pour Genevemonde.ch, ce cabotin né n'avait pas pu s'empêcher d'évoquer une dernière fois sa rencontre avec Ernesto Che Guevara, le charismatique révolutionnaire argentin, ministre de l'Industrie de Cuba, dont il fut le chauffeur lors du bref séjour du Che à Genève, où il participait à une conférence de la CNUCED en 1964. On connaît la formule qui s'ensuivit: «C'est là que tu es né, c'est là que tu dois combattre.»
Il avait aussi, toujours les yeux tendrement rivés vers Paris, cette capitale littéraire, rappelé comment, alors étudiant en droit et en sociologie dans la capitale française, inscrit à la section Clarté du Parti communiste, il avait rencontré Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. C'est d'ailleurs l'autrice des «Mandarins» qui fit changer sa signature au bas de ses articles. Adieu Hans Ziegler, bienvenue Jean Ziegler!
L'homme de l'espoir
Le testament politique de cet activiste né, très convaincu de son talent et de sa force de conviction, toujours prêt à prendre la lumière des projecteurs pour porter telle ou telle cause sur le devant de la scène, peut se résumer à la formule du réalisateur Nicolas Wadimoff, qui lui consacra un film intitulé «L'Optimisme de la volonté». Mais il se résume encore mieux à un mot, utilisé dans le titre de son dernier livre: «Où est l'espoir?»
Jean Ziegler (1934-2026), l'homme qui rêvait d'une autre Suisse, était notre inlassable, insupportable et indispensable chercheur d'espoir.