En bref
- Les élections législatives en Israël prévues pour le 27 octobre se déroulent dans un climat tendu, trois ans après le massacre du 7 octobre 2023 qui avait causé plus de 1200 morts et déclenché une guerre ayant fait plus de 70'000 victimes à Gaza.
- Les partisans de la paix, souvent accusés de trahison, subissent de nombreuses pressions et violences.
- Un sondage révèle que 80% des Israéliens soutiennent la guerre lancée contre l'Iran le 28 février 2026 par Israël et les Etats-Unis. Par ailleurs, 61% des personnes interrogées s'opposent à un cessez-le-feu avec Téhéran, et 52% restent favorables à de nouvelles opérations contre l’Iran.
- Malgré un climat de peur et de censure, des militants pour la paix continuent à défendre une solution à deux Etats. Benjamin Netanyahu, lui, joue son va-tout.
Ils osent encore parler. Ils n'ont jamais baissé les bras durant la campagne électorale. Mais à quel prix? Et avec quelles garanties pour leur sécurité, pour leur avenir et pour le camp qu'ils représentent: celui de la paix et de la justice, envers et contre tout?
Trois ans après l'assaut terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, responsable d'un massacre qui a coûté la vie à plus de 1200 personnes et entraîné une guerre qui a causé plus de 70'000 morts à Gaza, les pacifistes et les contestataires de la militarisation de la société israélienne ont pris tous les risques pour que leurs voix soient entendues lors des législatives cruciales de ce 27 octobre.
Accusés, présentés comme des traîtres par le gouvernement sortant de Benjamin Netanyahu, ils peuvent même être poursuivis en justice et menacés d'être déchus de leur nationalité. A l'image des réalisateurs du film «Naza», qui thématise les violences de l'armée israélienne contre les civils à Gaza et a été récompensé à la Mostra de Venise.
Parenthèse tragique
A chaque fois qu'ils ont osé tenir un meeting, les militants de la coalition «It's Time» (C'est le moment) – dans laquelle se retrouvent des mouvements comme «Standing Together», «Peace Now», «Women Wage Peace» ou «Combatants for Peace» – ont redouté l'embuscade et le piège politique. Violences verbales et physiques, intimidations, chicaneries administratives...
«C'est une période très difficile pour un Israélien qui s'oppose à la guerre. Des gens sont venus chez moi. Nous sommes arrêtés. Ce n'est pas facile de faire ce que nous faisons», expliquait, en début d'année, le codirecteur de «Standing Together», Alon-Lee Green.
Son mouvement, opposé à l'occupation israélienne dans les territoires palestiniens, est la cible des colons extrémistes. Les ministres sortants d'extrême droite, Bezalel Smotrich (Finances) et Itamar Ben-Gvir (Sécurité nationale), qualifient ses militants de «pires alliés des terroristes», voire de «supplétifs du Hamas». Une guerre politique sans merci destinée à tuer l'idée même de «solution à deux Etats».
Cette solution est aujourd'hui pulvérisée selon Philippe Lazzarini, ancien patron suisse de l'UNRWA, l'Office d'aide aux réfugiés palestiniens, auteur de «Témoin de Gaza, ce qui ne s'efface pas» (Ed. Favre): «L'Etat d'Israël de 2026 vit dans un mépris total du système multilatéral», a-t-il expliqué au quotidien «Le Monde». «Les lois adoptées par la Knesset ne sont pas conformes au droit international.»
Une affirmation illustrée par la dernière menace de Benjamin Netanyahu. Après la mort de deux soldats israéliens tués près d'Hébron le 23 octobre dernier, le Premier ministre israélien a promis «une grosse surprise» à l'Autorité palestinienne alors que les bulldozers de Tsahal ont déjà entamé leur travail de représailles contre les civils.
Palestine indépendante
Que deviendront-ils, ces avocats d'une Palestine indépendante, viable et capable de coexister avec l'Etat hébreu – ce que défend la Suisse, conformément aux résolutions de l'ONU – si la droite et l'extrême droite coalisées parviennent, à la sortie des urnes ce 27 octobre, à conserver une majorité au Parlement israélien?
Sharren Haskel a été vice-ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Netanyahu, au pouvoir depuis décembre 2022, après avoir été Premier ministre de 1996 à 1999, puis de 2009 à 2021. Elle nous reçoit dans le bureau de son parti «New Hope» (Nouvel Espoir), dirigé par le chef de la diplomatie Gideon Saar et fusionné depuis 2025 avec Le Likoud.
Les partisans de la paix ont-ils encore, selon elle, droit de cité dans un pays plus que jamais en guerre, lancé dans une traque sans fin du Hamas, sur fond d'accélération de l'oppression coloniale juive en Cisjordanie? «Bien sûr qu'ils peuvent s'exprimer, répond cette Israélienne éduquée en Australie, pays dont elle possède la nationalité. Nous sommes une démocratie. Mais je vais vous dire la vérité: beaucoup de ces activistes sont dangereux. Ils minent le moral de la population. Ils disent des contre-vérités.»
Gideon Levy à Genève
De passage à Genève en septembre, le célèbre journaliste du quotidien «Haaretz», Gideon Levy, a fait amphithéâtre comble au Graduate Institute de Genève. Mais son jugement dit la peur qui règne dans les isoloirs israéliens: «La chose la moins chère en Israël, c'est la vie d'un Palestinien.»
De quoi tétaniser tous les citoyens de l'Etat hébreu qui, justement, se battent pour défendre les droits des Palestiniens, malgré le torrent de haine qui règne en Israël après l'assaut du 7 octobre. La preuve? Même l'opposition à Netanyahu, emmenée principalement par l'ancien chef d'état-major, le général Gadi Eisenkot, a choisi le silence: «L'opposition ne critique pas les crimes de guerre. Elle ne dit rien de l'occupation», a poursuivi, à Genève, Gideon Levy.
Son constat? L'échec et l'effroi. Parler de paix, en Israël en 2026, vous désigne comme l'ennemi. La menace de l'arme nucléaire iranienne, sans cesse invoquée par Benjamin Netanyahu – visé depuis novembre 2024 par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité pour la guerre à Gaza – et son «parrain» Donald Trump, a verrouillé le camp de la guerre.
Les missiles et les drones iraniens tirés contre Israël depuis le golfe Persique ou le sud du Liban ont conforté l'idée d'un pays assiégé. Dans les dernières heures avant le scrutin, un conflit aurait opposé l'état-major à Netanyahu, désireux de reprendre des frappes sur Téhéran. Et dans la société, l'idée que le moment est venu de terrasser par la force tous ceux qui s'opposent au «Grand Israël» s'est imposée, alors que l'Autorité palestinienne a, elle, reporté à 2027 les élections qui devaient se tenir en novembre. Ce que tous les pays européens ont déploré.
Guerre contre l'Iran
Environ 80% des Israéliens se disent aujourd'hui favorables à la guerre contre l'Iran, déclenchée le 28 février 2026 par Israël et les Etats-Unis. Au total, 61% des personnes interrogées restent opposées à un cessez-le-feu avec le régime des mollahs. Mieux: 52% demeurent favorables à de nouvelles opérations militaires contre l'Iran, lesquelles pourraient reprendre rapidement si Benjamin Netanyahu et sa coalition sortent renforcés des élections.
Le Premier ministre disposait, avant le scrutin, de 60 députés sur 120 grâce à l'appui des partis religieux juifs. L'opposition est ligotée par le problème d'une possible alliance avec les partis arabes. «Bibi» – le surnom de Netanyahu – obtiendra-t-il, cette fois, une majorité plus nette qui signifierait la poursuite des hostilités, voire leur aggravation?
«Ceux qui osent parler de paix se voient aussitôt conspués, reconnaît un entrepreneur israélien, résident du quartier huppé et balnéaire de Herzliya, au nord de Tel-Aviv. Nous sommes, en 2026, une société asphyxiée par l'omerta sur nos crimes. Car notre armée commet tous les jours des crimes dont nous, nos enfants ou nos petits-enfants, paierons le prix. Nous sommes rendus aveugles par la violence et par notre présumée supériorité militaire, alors que le Hamas, il y a trois ans, nous a infligé une très lourde défaite.»
Les soutiens de Netanyahu
Les pacifistes ont, en plus, un argument: une série d'enquêtes et de fuites ont démontré que Benjamin Netanyahu avait été alerté sur les menaces du Hamas. A-t-il joué la politique du pire? Des dizaines de milliers de manifestants ont encore réclamé, à la veille du scrutin, une commission d'enquête indépendante sur le 7 octobre 2023.
Yinon Magal est l'un des journalistes de télévision les plus connus pour son soutien inébranlable au Premier ministre. Il avait accepté de nous rencontrer, au début de 2026, sur l'insistance d'un diplomate suisse qui le connaît bien. On l'avait retrouvé entre Tel-Aviv et Herzliya, dans un café d'un centre commercial situé juste à côté de l'académie du renseignement militaire. C'est là que sont formés, entre autres, les cadres des différents services secrets de l'Etat hébreu.
L'intéressé ne correspond pas, d'emblée, au personnage public que l'on voit chaque soir faire la liste des «actes terroristes» dont les Palestiniens sont accusés. Il reconnaît avoir, jadis, flirté avec des mouvements pacifistes comme le parti Meretz.
Il a participé, au début des années 2000, à des conférences avec Yossi Beilin, un ancien ministre du Parti travailliste (celui de Yitzhak Rabin et de Shimon Peres, plus faible que jamais aujourd'hui), impliqué successivement dans les accords d'Oslo de 1993 et dans l'Initiative de Genève de 2003, promue par l'ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey.
Le sang des martyrs
Qu'en reste-t-il, selon lui? «Une seule chose, répond-il: le sang des martyrs du 7 octobre. Voilà ce que notre rêve de coexistence pacifique a produit. Un Etat démocratique juif ne peut pas vivre à côté du Hamas et de ses tueurs. Or, nous savons que ceux-ci disposent de soutiens en Cisjordanie, au sein de l'Autorité palestinienne, au sein du Hezbollah chiite libanais. Ceux qui prétendent le contraire nous mentent. Notre guerre est juste.»
Et de brandir, lors d'un entretien téléphonique ces derniers jours, un argument qu'il juge comme massu: l'annulation in extremis, le 10 octobre, des élections législatives et présidentielles qui auraient dû avoir lieu dans les territoires palestiniens en novembre. Plusieurs pays européens, dont la France, qui a reconnu l'Etat de Palestine en 2025, l'ont déploré. «Vous voyez, poursuit Yinon Magal. Comment coexister avec un Etat corrompu qui n'existera jamais?»
Au Festival international du film et forum des droits humains de Genève (FIFDH), comme aux Rencontres Orient-Occident de Sierre où, chaque année, le cri des Palestiniens est entendu, des films documentaires comme «No Other Land» (2024) de Yuval Abraham, ou «Naza» (2026), ont bouleversé l'assistance. Les images de destructions de villages palestiniens, d'expulsions et de violences militaires en Cisjordanie occupée, mais surtout les témoignages anonymes de soldats de Tsahal reconnaissant avoir reçu l'ordre de tuer des civils à Gaza, ont soulevé le cœur du public.
Alors? Israël, un pays né en 1947-1948 du génocide du peuple juif et qui se revendique comme démocratique, peut-il dériver vers un régime d'apartheid impitoyable, et ne pas voir que la cause palestinienne est en train d'enflammer la jeunesse mondiale?
Pierre Hazan, auteur du livre «Les Juifs, les Arabes, ma famille et moi» (Ed. Textuel), avoue son désarroi. «Cibler les pacifistes, c'est nier l'espoir. L'histoire apporte pourtant la preuve, et ma famille originaire d'Egypte le prouve, que musulmans et juifs ont su vivre ensemble.»
Retour à Jérusalem
Retour à Jérusalem, là où la tenaille de la haine et de la peur réciproque est la plus impitoyable. La ville sainte est désormais le fief des juifs religieux, soutiens politiques de Netanyahu, alors que leur jeunesse refuse de servir sous l'uniforme et de faire la guerre. Cette question divise la société israélienne.
Yael, une jeune femme, guide pour touristes sur les sites chrétiens de la vieille ville, a accepté d'échanger avec nous devant la porte de Damas. Une patrouille militaire fouille les passants. A quelques centaines de mètres, l'esplanade des Mosquées est, elle aussi, ceinturée par des soldats en armes qui filtrent les fidèles. Rien de neuf.
Mais peut-on encore parler de paix dans cette ville où les Etats-Unis ont installé leur ambassade depuis mai 2018, alors que tous les pays européens, dont la Suisse, demeurent à Tel-Aviv? Yael veut y croire. «Netanyahu comme Trump ne sont pas éternels. Ils sont tous les deux corrompus. Ils n'ont pas le soutien de la jeunesse. Je veux croire à la vitalité de notre société. Mais les jeunes Palestiniens doivent faire le même effort. Ils doivent publiquement refuser la logique de mort et de terreur du Hamas. Nous avons besoin les uns des autres.»