Qui n’a pas entendu parler de ce film-événement dont les réalisateurs israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor sont à la fois conspués en Israël et consacrés à Venise? Il fallait indiscutablement une dose remarquable de courage ou d’inconscience pour oser exposer aux yeux de la bienpensance occidentale, qui ne le demandait surtout pas, le froid et implacable mécanisme d’état mis en place pour massacrer les civils palestiniens à Gaza, et cela par le témoignage de militaires et de membres des services de renseignement.
Le contraste entre la standing ovation de vingt-cinq minutes à la Mostra, et la volonté ministérielle exprimée en Israël de retirer leur nationalité à ceux que l’on qualifie de «traitres», est saisissant, et ne peut pas laisser indifférent.
Réactions outrées
En Israël d’abord, ce qui aurait dû être un électrochoc pour une majorité de la population, qui considère encore Tsahal comme l’armée la plus morale du monde, n’a semble-t-il pas eu l’effet escompté. La thèse martelée de la légitime défense préventive et étendue, indispensable à la survie de la nation, n’est pas près de s’essouffler, et ce n’est pas la mise en perspective des 74'000 morts côté palestinien, dont 85% de civils, majoritairement femmes et enfants, et le millier de soldats israéliens, qui est de nature à faire douter l’extrême droite suprémaciste au pouvoir de la justesse de son action messianique. Pire, «NAZA» ne serait que l’expression de la manipulation de forces hostiles, manipulées par des ennemis de la patrie.
Les réactions outrées vont ainsi bien au-delà de ce qu’a provoqué la publication du rapport de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU, ainsi que tous les autres rapports convergents faisant état d’un risque de génocide, puis d’un génocide en cours. Il est vrai que les réalisateurs de «NAZA», en jetant aux yeux du monde la face hideuse de cette politique israélienne, ont fait davantage que briser le miroir qui renvoyait l’image glorieuse de la nation. Ils ont brisé une omertà rampante qui mêle silence et complicité. Cette chape de plomb qui oblige à ne pas dénoncer, sous peine de soutenir l’ennemi.
Il est à cet égard révélateur de constater que sur les 60 organisations juives qui ont soutenu Francesca Albanese, lors de l’ignoble campagne de dénigrement dont elle a été l’objet, les seules qui se sont exprimées en Suisse sont deux organisations notoirement de gauche, œuvrant pour la paix. Est-ce à dire que les autres seraient solidaires du gouvernement Netanyahou? Certainement pas. Mais il vaut mieux se taire, de peur d’être instrumentalisé par des crypto-antisémites, déguisés en antisionistes.
Il est d’ailleurs remarquable qu’au lendemain d’un attentat commis par un déséquilibré, ayant précédé son impardonnable crime d’un abusif «Dieu est grand», le micro se tend vers les organisations musulmanes locales, pour leur demander si elles se désolidarisent de ce geste. Question évidemment absurde puisqu’aucune solidarité n’a jamais précédé cette folie meurtrière. Pourtant, il est de bon ton de s’assurer que l’on prend bien ses distances. Pour d’autres, par contre, on prend la précaution de ne pas froisser. La notion de génocide doit se laisser, comme l’avait rappelé Emmanuel Macron, aux historiens, qui sont à l’Histoire, comme chacun sait, ce que sont les médecins légistes à la médecine.
Un appuyé soupir de soulagement
«NAZA» n’a donc pas eu en Israël l’effet salutaire espéré. C’est même le contraire, au point que les réalisateurs pourraient bien demander l’asile politique ailleurs. Pourtant, on ne saisit pas exactement si, par l’enquête ouverte pour démasquer les témoins anonymes présentés dans ce film, on conteste les propos tenus, au motif qu’ils seraient mensongers, ou le fait que l’on ait osé parler, alors que la raison d’état exigeait que l’on se taise.
Plus complexe est la réaction enthousiaste du public de la Mostra de Venise à l’issue de la projection de «NAZA». Y voir le soutien d’une assistance acquise d’emblée à la lutte contre les violations systématiques du droit international humanitaire commises par Israël, et contre les crimes de guerre commis à Gaza, serait réducteur. En effet, fallait-il ving-cinq minutes d’applaudissements pour marquer ce soutien? Certainement pas non plus.
La longueur de l’ovation sonne comme un appuyé soupir de soulagement. Par leur documentaire, les deux réalisateurs israéliens ont enfin permis aux indignés de l’ombre de sortir à la lumière. Sans devoir affronter l’inconfort, ou pire, la réprobation de soutenir un antisémitisme rampant qui cacherait son nom, le fait que des Israéliens eux-mêmes décrivent l’innommable commis par Israël, devient soudainement audible, au point qu’il est possible de célébrer l’événement.
A leur insu, voire à leur corps défendant, Yuval Abraham et Rachel Szor, deviennent la sortie de secours tant attendue par un Occident qui veut encore voir Israël comme la tête de pont de la civilisation luttant contre la barbarie. Un autre Israël existe donc, et nous voilà rassurés. L’autocritique s’exprime. La démocratie est bien présente. Netanyahu et son gouvernement extrémiste ne sont qu’un accident de l’Histoire, une parenthèse; une dérive certes, mais celle d’un gouvernement, non d’un état. Bientôt ce chapitre se tournera et la vie, la nôtre, reprendra son cours. Notre conscience restera propre, faute d’avoir été utilisée.
Pendant ce temps, Adèle Haenel, qui déclare le 9 septembre sur France 5 qu’Israël commet un génocide en Palestine et que la France est complice, se fait censurer. Et les artistes, telle Susan Sarandon, qui osent émettre un avis critique, se font boycotter et risquent leur carrière.
Mais le public enthousiaste de «NAZA» a exprimé son désaccord, avant de se rasseoir et de passer à autre chose.
L’hypocrisie a encore de beaux jours devant elle.