L'absence du nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei aux funérailles de son prédecesseur tout-puissant Ali Khamenei suscite des interrogations sur son état de santé et son éventuel assassinat, mais pourrait aussi dénoter une évolution de la fonction du numéro un iranien. Durant six jours, des millions de personnes ont assisté aux cérémonies en l'honneur de son père, tué dans une frappe américano-israélienne le 28 février, à l'âge de 86 ans dont près de 37 à la tête de la République islamique.
Les funérailles se sont achevées avec son inhumation dans la ville sainte de Machhad, où ont défilé toutes les plus importantes personnalités politiques. Si Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, Gholamhossein Mohseni Ejei, puissant chef du pouvoir judiciaire, et Mostafa Khamenei, fils aîné d'Ali, étaient présents, aucune trace en revanche du nouveau guide suprême.
Malgré la frénésie qui s'est emparée des réseaux sociaux pour tenter de repérer sur les images des funérailles ce religieux de 56 ans à la personnalité discrète, sa présence n'a pas été confirmée. Nommé peu de temps après la mort de son père, Mojtaba Khamenei n'a toujours fait aucune apparition publique, ni même communiqué une quelconque déclaration écrite.
Occultation
A-t-il été blessé grièvement ou même défiguré dans la frappe qui a tué son père, avec lequel il était à ce moment-là? Ou les autorités craignent-elles qu'il soit à son tour ciblé par les Etats-Unis ou Israël, alors que les appels à la vengeance contre le président Donald Trump ont rythmé les funérailles?
Quoi qu'il en soit, Mojtaba Khamenei s'annonce comme une figure politique bien différente de celle de son père ou du fondateur de la République islamique Ruhollah Khomeini, laissant davantage le champ libre à la puissante force militaire des Gardiens de la Révolution. Il est cependant bien trop tôt pour conclure à sa mise hors jeu, alors que la disparition et l'occultation sont des thèmes centraux de l'islam chiite, dont les fidèles attendent le retour messianique du douzième imam, le Mahdi.
«Sa faible visibilité publique et son absence aux funérailles de son propre père ne sont pas de bon augure pour son image auprès de l'opinion, mais cela pourrait n'être que temporaire», estime Farzan Sabet, chercheur de l'Institut des hautes études internationales de Genève, interrogé par l'AFP. Pour lui, cette absence est probablement liée à «une multitude de blessures qui le rendent imprésentable au public» et à des considérations sécuritaires «en raison du risque qu'une apparition publique soit utilisée pour le surveiller et préparer un assassinat».
«Paranoïa»
Sabet dit s'attendre à une «lutte pour le pouvoir» entre Mojtaba Khamenei et Ghalibaf, devenu, à la faveur de la guerre, la personnalité politique iranienne la plus en vue. De son côté, Jason Brodsky, expert du groupe de réflexion basé aux Etats-Unis United Against Nuclear Iran (UANI), souligne que si le guide suprême a pu compter sur le soutien des Gardiens pour obtenir son poste, cela pourrait le rendre «davantage dépendant» d'eux.
«L'équilibre des forces entre le bureau du guide suprême et les Gardiens de la Révolution a changé», note-t-il. Brodsky décrit Mojtaba Khamenei comme un «leader plus faible» que son père, tout en disant qu'il a fallu «des années» à Ali Khamenei «pour consolider son autorité», après avoir été nommé en 1989, au décès de Khomeini.
«Alors que l'Iran tente de s'afficher fort et uni» après la guerre, l'absence de son nouveau guide suprême montre que «la paranoïa et la peur existent en coulisses», après la mort de nombreux responsables dans l'attaque du 28 février. Alex Vatanka, chercheur associé au Middle East Institute, pointe que Mojtaba Khamenei «ne peut ni surpasser le charisme de Khomeini ni feindre avoir la même autorité que son père, construite après une vie à traverser des crises».
D'autant que le rejet des «successions héréditaires» a nourri la révolution qui a balayé le chah en 1979. «Mojtaba devrait davantage gouverner à travers les institutions qu'être au-dessus d'elles», écrit-il dans la revue «Al-Majalla».