Moisissure, stress et tentatives de suicide à bord de l'USS Abraham Lincoln
L'échec de Trump au Moyen-Orient a des conséquences désastreuses

Les conditions de vie des marins à bord du porte-avions Abraham Lincoln, déployé depuis plus de huit mois en mer, se détériorent à mesure que la guerre en Iran s'enlise. La faiblesse inattendue sur le front du Moyen-Orient oblige Donald Trump à revoir sa stratégie.
En mer depuis plus de 250 jours: l'USS Abraham Lincoln a besoin d'une révision de toute urgence.
Photo: AP
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Guido Felder

L'armée la plus puissante du monde révèle de manière inattendue de nouveaux signes de faiblesse lors de son intervention en Iran. Ce ne sont pas seulement les réserves de munitions qui posent problème. Le porte-avions à propulsion nucléaire USS Abraham Lincoln, d’où décollent les avions de combat pour intervenir en Iran, est lui aussi à bout de souffle. Moisissures, stress et tentatives de suicide: les conditions de vie sur le colosse nourrissent les inquiétudes aux Etats-Unis. Donald Trump a tenté de minimiser la situation vendredi, selon les médias américains, mais le président américain a toutefois confirmé que le porte-avions allait être remplacé par un autre, le George Washington.

Lorsque la «super-armée» de Trump s'essouffle, les grandes puissances adverses s'en frottent les mains. Les Etats-Unis n'ont donc d'autre choix que de repenser leur stratégie.

Le porte-avions USS Abraham Lincoln, qui a coûté 6,8 milliards de dollars, illustre de manière frappante la surcharge à laquelle l'armée américaine doit actuellement faire face:

  • Une mission sans fin: le navire a pris la mer en novembre 2025. Au lieu de rentrer au port au bout des six mois habituels, sa mission a été prolongée à neuf mois en raison de l’escalade au Moyen-Orient. Cela fait plus de 250 jours que le navire n’a pas fait escale dans un port – un record pour un navire de guerre américain.

  • Infrastructures mises à mal: selon des informations relayées par les médias américains, la pénurie ne concernerait pas seulement les denrées alimentaires fraîches et les produits d’hygiène. On signale également la présence de moisissures dans les douches, des installations sanitaires défectueuses, une contamination de l’eau et un manque d’eau chaude. Selon le député démocrate Mike Levin (47 ans), les soldats doivent parfois se contenter «d'une demi-tasse de riz et deux tortillas».

  • Risque de suicide: cet engagement épuisant sans permission à terre entraîne également des problèmes psychologiques chez les plus de 5000 soldats. Selon le média spécialisé «Navy Times», deux marins auraient tenté de se suicider en se jetant par-dessus bord. Les proches sont inquiets.

Depuis quelques jours, les critiques fusent sur les conditions de vie des soldats sur le navire. Des démocrates ont exigé mercredi des explications au ministre de la Défense Pete Hegseth, qui a lui affirmé que la situation avait été «caricaturée».

«Même en temps de paix, les espaces de vie sont exigus, les journées de travail longues, la nourriture n'est pas bonne et il est difficile de prendre l'air, faire de l'exercice ou simplement dormir correctement», a souligné Jonathan Schroden, directeur de recherches au Centre d'analyses navales. «Ajoutez à cela le stress qui vient avec les opérations de combat – au cours desquelles le navire est constamment menacé – et vous vous rendrez compte à quel point la vie est difficile pour ces marins», a-t-il ajouté.

La crise à bord de l’USS Abraham Lincoln montre une fois de plus que le président Trump s’est trompé dans ses calculs concernant la guerre contre l’Iran. Côté arsenal, la superpuissance américaine fait également piètre figure: une grande partie des missiles high-tech coûteux, qui ont notamment servi à neutraliser des drones bon marché, a été tirée. Il faudra des années pour reconstituer les stocks.

Les adversaires guettent l’occasion

Lorsque l’armée la plus puissante du monde commence soudainement à montrer des signes de fatigue, cela motive les grandes puissances qui, jusqu’à présent, restaient dans l’ombre des Etats-Unis. C’est ce qu’explique à Blick Philipp Adorf, spécialiste des Etats-Unis à l’Université de Bonn: «La Russie peut exploiter cette faiblesse.» En raison du manque de soutien américain, Moscou est de plus en plus tenté d’attaquer encore plus intensément les villes et les infrastructures critiques en Ukraine. Depuis plusieurs jours déjà, l’armée russe soumet l’Ukraine à des frappes incessantes. Faute de missiles de défense américains, les Ukrainiens parviennent à peine à abattre les projectiles russes.

Avec l'épuisement des forces armées américaines, les Etats-Unis manquent également de moyens pour dissuader la Chine de mener une éventuelle invasion de Taïwan. En effet, dès que l’arsenal de missiles américain sera suffisamment épuisé et que la marine sera suffisamment affaiblie, la situation constituera une aubaine pour Pékin. 

Trump se retrouve en quelque sorte les mains liées. Il ne peut guère se permettre de se retirer du Moyen-Orient. Non seulement parce que ce serait un camouflet et un aveu de défaite, mais aussi parce qu’il ne peut pas abandonner ses alliés dans la région, Israël et les Etats du Golfe, qui ont également été entraînés dans la guerre.

Trump fait marche arrière

Ces faiblesses sur le front obligent la Maison Blanche à adopter une nouvelle stratégie dans sa guerre contre l’Iran. Il y a encore peu, Trump avait annoncé la «plus grande frappe depuis la Seconde Guerre mondiale» contre Téhéran. Et c'est sans doute en raison de ce revirement qu'il modère désormais sa rhétorique guerrière. Il se contente juste de menacer d'isoler stratégiquement l'Iran et de le saigner à blanc sur le plan économique. Et on ignore comment il compte s'y prendre.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que l'Europe souffre d'un manque de leadership militaire. Wolfgang Richter, du Centre de politique de sécurité à Genève, a déclaré à Blick: «Les Etats-Unis vont recentrer leur stratégie sur la région Asie-Pacifique.» La conséquence est claire: «Avec le retrait des troupes américaines, les Européens devront assumer une plus grande responsabilité en matière de défense. Ce processus s'accompagnera en Europe de dépenses militaires sans précédent», explique le spécialiste.

Un manque de stratégie

Selon Wolfgang Richter, la faiblesse des Américains dans la guerre contre l'Iran est principalement due à leur «manque de vision stratégique». «On ne peut pas renverser un gouvernement par des bombardements; cela exigerait une offensive terrestre de grande envergure», affirme-t-il. Au lieu de s'entêter sur des objectifs maximalistes, les Etats-Unis auraient dû formuler des objectifs de guerre limités mais réalistes, selon lui. 

Une chose est néanmoins sûre: l’armée américaine demeure la plus puissante du monde. L'intervention américaine en Iran révèle toutefois la frontière ténue entre le potentiel destructeur et la capacité de résistance. «La puissance militaire ne se mesure pas seulement à la capacité de déclencher une guerre. Elle se mesure aussi à la capacité de la soutenir et, simultanément, de dissuader tout nouvel adversaire», estime Philipp Adorf. Et à ce sujet, des doutes commencent sérieusement à se faire sentir. 

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