L'Iran pointé du doigt
L’eau potable américaine dans le viseur des cyberpirates, la Suisse reste sur ses gardes

Eau, électricité, communications: les infrastructures essentielles à notre quotidien sont de plus en plus visées par des cyberattaques. Les récents incidents aux Etats-Unis rappellent l'urgence de renforcer la sécurité, y compris en Suisse.
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Les stations de traitement des eaux (comme ici en Oregon) figurent parmi les infrastructures les plus exposées aux cyberattaques.
Photo: Shutterstock
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Chiara Schlenz et Nicolas Lurati

A des milliers de kilomètres du golfe Persique, le conflit entre les Etats-Unis et l'Iran semblait jusqu'ici bien éloigné du quotidien des Américains. Mais cette réalité pourrait être en train de changer: la menace s'est invitée dans des lieux aussi ordinaires que les cuisines et les salles de bains, via les robinets.

Plus de 30 stations de traitement des eaux du Minnesota ont été visées par des cyberattaques coordonnées ce week-end. Peu après, d'autres Etats ont signalé des incidents similaires.

L'enquête est toujours en cours, mais plusieurs éléments pointent vers des pirates informatiques iraniens. Si ces soupçons venaient à être confirmés, le conflit entre Washington et Téhéran franchirait une nouvelle étape: la confrontation ne se limiterait plus au Moyen-Orient, mais toucherait directement les infrastructures du quotidien américain. Une menace qui préoccupe depuis plusieurs années les autorités de sécurité européennes, y compris en Suisse.

La guerre touche le quotidien

Les stations de traitement des eaux comptent parmi les infrastructures les plus vulnérables face aux cyberattaques. Un pays peut fonctionner malgré une coupure d'internet et dispose souvent de solutions de secours en cas de panne électrique. Mais une interruption de l'approvisionnement en eau potable ou une perte de confiance dans sa qualité peut rapidement devenir un problème majeur pour la population.

La menace ne réside d'ailleurs pas forcément dans une contamination de l'eau. Il suffit que les habitants doutent de sa potabilité pour provoquer une crise.

C'est pourquoi les installations de traitement des eaux sont devenues des cibles privilégiées dans le monde entier. De plus en plus numérisées, elles reposent sur des systèmes informatiques connectés qui contrôlent leur fonctionnement. Des pirates qui parviennent à les infiltrer peuvent perturber les opérations, bloquer les installations ou forcer les exploitants à reprendre des procédures manuelles.

Selon le FBI et l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), les récentes attaques ont déjà provoqué des «baisses de pression et des inondations», rapporte le «New York Times». Les autorités alertent également sur un autre risque: une diminution de la pression pourrait permettre à de l'eau souterraine non traitée de pénétrer dans les canalisations.

Trump sous pression

Ce qui inquiète particulièrement n'est donc pas seulement l'attaque en elle-même, mais aussi la réaction de Washington. Depuis plusieurs mois, les autorités américaines alertent sur des cyberattaques iraniennes visant délibérément des infrastructures critiques, parmi lesquelles figurent les réseaux d'approvisionnement en eau.

Malgré ces avertissements, Donald Trump a minimisé les incidents. Plutôt que de s'attarder sur les soupçons visant l'Iran, il a mis en cause l'Etat du Minnesota, dirigé par les démocrates.

Dans le même temps, des experts accusent l'administration d'avoir fragilisé la cybersécurité américaine. Après des suppressions de postes au sein de l'agence CISA, chargée de détecter et de contrer ce type de menaces, l'institution manquerait désormais de personnel.

Pour Donald Trump, l'enjeu est particulièrement sensible. La guerre avec l'Iran pèse déjà sur sa popularité. Si les attaques contre les infrastructures américaines venaient à se multiplier et ne se limitaient plus à faire grimper les prix de l'essence, le conflit toucherait directement les citoyens que le président avait promis de protéger.

La Suisse reste vigilante

L'Europe est confrontée à cette menace depuis plusieurs années. Des câbles sous-marins sont régulièrement endommagés, des administrations visées par des attaques informatiques et des fournisseurs d'énergie pris pour cible. Les services de renseignement occidentaux soupçonnent des acteurs russes d'être responsables de nombreuses opérations. En 2024 et 2025, des usines de traitement des eaux en Pologne et au Danemark ont également été touchées par des cyberattaques.

En Suisse, les autorités suivent avec attention les événements du Minnesota, sans toutefois céder à l'inquiétude. «Nous prenons au sérieux cette information en provenance des Etats-Unis, mais elle ne suscite pas de panique», indique l'Organisation et informatique de la ville de Zurich (OIZ). «Les cyberattaques, y compris celles visant les infrastructures critiques, ne sont malheureusement plus une exception et nous y faisons face.»

Les réseaux civils sont les nouveaux fronts des conflits

Le secteur de l'eau se prépare depuis longtemps à ce type de menace. Dès 2019, la Société suisse de l'industrie du gaz et des eaux (SSIGE) a mis en place une norme minimale de cybersécurité pour les stations de traitement de l'eau. Depuis, la cybersécurité fait partie intégrante de la formation des maîtres-fontainiers et des gardiens d'eau. Cette démarche fait notamment suite à l'attaque informatique subie par la commune d'Ebikon (LU) en 2018.

La Confédération a également renforcé ses mesures: depuis le printemps 2025, les infrastructures critiques doivent signaler les cyberattaques dont elles sont victimes. La vigilance reste toutefois de mise. Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) estime que «les cyberacteurs étatiques issus de Russie, de Chine, d'Iran et de Corée du Nord constituent la cybermenace la plus concrète» pour le fonctionnement de l'Etat. Il précise néanmoins qu'«il n'y a actuellement aucun indice laissant présager des actes de sabotage visant des infrastructures critiques en Suisse».

La Suisse ne se considère donc pas comme une cible immédiate, mais elle sait que le risque existe. Les attaques contre les réseaux d'eau américains rappellent surtout une réalité: les infrastructures civiles font désormais partie intégrante des conflits modernes. Tandis que les Etats renforcent leurs défenses militaires traditionnelles, les réseaux d’eau, les stations d'épuration et les systèmes électriques restent des points vulnérables de la sécurité nationale.

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