Redoutables détroits (4/4)
Ce texte signé à Montreux mettrait fin à la bataille d'Ormuz

En 1936, le sort des détroits du Bosphore et des Dardanelles est scellé lors des négociations de Montreux, en Suisse. Sauf que depuis lors, la mer noire a bien changé. Et la Turquie aussi...
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En 1936, le sort du Bosphore et des détroits maritimes mondiaux s'est joué en Suisse, à Montreux.
Photo: AP Photo/Francisco Seco
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Ils n'ignoraient plus rien des rivages, de la profondeur et de l'histoire de la mer Noire. Lorsqu'ils se séparent le 20 juillet 1936, les négociateurs de la Convention de Montreux sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles ont acquis, en deux mois de pourparlers, une expertise inégalée sur ce couloir maritime alors le plus dangereux au monde.

La calme cité vaudoise, au bord du lac Léman, a justement été choisie pour éteindre les passions dangereuses engendrées par le Traité de Lausanne de 1923 qui imposait à la Turquie un désarmement sous surveillance internationale. Le Montreux Palace est alors ce que le Bürgenstock sera peut-être un jour, si des négociations de paix entre les Etats-Unis et l'Iran finissent par s'y dérouler. L'échec sanglant de l'expédition navale des Dardanelles, en 1915, a plané au-dessus des deux mois de négociations. L'Europe va enfin pouvoir clore la guerre des détroits qui mène jusqu'aux rives de l'Ukraine et de la Crimée.

Montreux, arbitre et gendarme du Bosphore. Pourquoi rappeler cet épisode historique quand une série sur ces redoutables détroits qui retiennent la mondialisation en otage? Parce que tout ce qui se joue aujourd'hui à Ormuz ou à Bab el-Mandeb se trouve écrit, noir sur blanc, dans le texte de la convention signée au Montreux Palace par les représentants de dix Etats: l'Australie, la Bulgarie, la France, la Grèce, le Japon, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Turquie, l'Union soviétique et la Yougoslavie. 

Rien que sa première phrase dit tout: «Animés du désir de régler le passage et la navigation dans le détroit des Dardanelles, de manière à sauvegarder, dans le cadre de la sécurité de la Turquie et de celle, dans la mer Noire, des États riverains (...) les Hautes Parties contractantes reconnaissent et affirment le principe de la liberté de passage et de navigation par mer dans les Détroits». Nous y sommes. Quatre ans avant le début de la Seconde Guerre mondiale, et deux ans seulement avant la fameuse abdication de Munich devant Hitler, le 30 septembre 1938, la diplomatie l'a emporté.

Complète liberté de passage

Tout y est. Prolongé en 1982 par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, négociée et signée à Montego Bay (Jamaïque) – jamais signée par les Etats-Unis, jamais ratifiée par l'Iran – l'accord conclu à Montreux est celui que Donald Trump devrait lire et relire. Il dit surtout la violation flagrante du droit international par la République islamique d'Iran, qui a affirmé jeudi 6 août avoir trouvé un accord sur le passage d'Ormuz avec le Sultanat d'Oman. Le texte de Montreux, en effet, est limpide: «En temps de paix, les navires de commerce jouiront de la complète liberté de passage et de navigation dans les Détroits, de jour et de nuit, quels que soient le pavillon et le chargement, sans aucune formalité», peut-on lire.

Et de continuer: «Aucune taxe ou charge, autre que celles dont la perception est prévue par l’annexe I à la présente convention, ne sera prélevée par les autorités turques sur ces navires lorsqu’ils passeront en transit sans faire escale dans un port des Détroits». Suit, enfin, l'énumération des taxes et charges qui peuvent être prélevées: contrôle sanitaire; phares, bouées lumineuses et bouées de chenaux ou autres; service de sauvetage, y compris les canots de sauvetage, les postes de fusées porte-amarres, les sirènes de brume et les radiophares. Il paraît qu'au Bürgenstock, le 21 juin, la délégation américaine dirigée par le vice-président J. D. Vance a demandé d'urgence de photocopier des dizaines de copies de ce document.

Refaire Montreux

Refaire Montreux en 2026? Le calendrier s'y prête puisque cela fait exactement 90 ans que la première convention sur les détroits y a été signée. Pourquoi donc ne pas s'en inspirer? L'Amiral Cem Gürdeniz est un analyste réputé sur la région du Bosphore. Il publie une lettre intitulée «Mavi Vatan» (la patrie bleue, en turc) sur cet espace maritime revenu au premier plan de la géopolitique mondiale à l'occasion du conflit en Ukraine. Son avis? Le modèle Montreux pourrait fonctionner si l'Iran, Oman, les pays du golfe Persique et les Etats-Unis acceptent de «restreindre le nombre et les types de plateformes militaires lourdes appartenant aux acteurs extérieurs à la région (comme les grands porte-avions), afin de réduire le risque de conflit futur» et si l'objectif d'une «légitimité commune en matière de sécurité» s'impose.

En clair: impossible de régler la question des détroits sans le retour de la confiance: «La Convention de Montreux originale fonctionne parce qu’elle repose sur une confiance mutuelle, des garanties réciproques et l’existence d’une puissance stabilisatrice liée au statu quo, explique-t-il dans une livraison récente de sa lettre. Reproduire ce modèle dans le détroit d’Ormuz serait difficile en raison des profondes rivalités géopolitiques, du manque de confiance entre les acteurs régionaux et du levier stratégique dont dispose maintenant l’Iran sur ce passage maritime stratégique».

Souveraineté nationale

Montreux ne fut toutefois pas qu'une partition diplomatique réussie. Les négociations de la convention des détroits accouchèrent d'un bras de fer géopolitique majeur entre la Turquie, l'URSS, le Royaume-Uni et la France, alors que le péril fasciste menaçait l'Europe. Dans les couloirs du Montreux Palace, la peur de voir la Turquie d'Atatürk imposer sa loi par la force en provoquant une crise maritime de grande ampleur était constante. «Il fallait à tout prix éviter de pousser Istanbul dans les bras de l'Allemagne nazie», nous expliquait, juste après le début des frappes le 28 février, l'historien français Jean-Noël Jeanneney, producteur de l'émission «Concordance des Temps» sur France Culture. La clef de la pérennité du texte? «Un équilibre parfait entre souveraineté nationale et liberté internationale». Exactement ce que personne ne parvient à délimiter et à obtenir avec la République islamique d'Iran, que les Etats-Unis et Israël espèrent toujours briser ou renverser.

Episode précédent: A Malacca, ces cargos suisses à portée de pirates

A lire dans L'Illustré du 6 août: «Au-delà d'Ormuz, la guerre des détroits a commencé»

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