En bref
- Donald Trump a annoncé un accord imminent entre les Etats-Unis, le Danemark et le Groenland, qui devrait être signé à New York en marge de l'Assemblée générale de l'ONU.
- L'accord pourrait marginaliser l'Union européenne dans le Grand Nord, une région riche en minéraux et hydrocarbures. Les Etats-Unis auraient également plus de libertés pour exploiter les ressources du Groenland, contournant possiblement les restrictions des codes miniers locaux.
- L'accord devrait renforcer la présence militaire américaine avec la modernisation de la base de Pituffik et permettre à Washington de dominer stratégiquement cette région cruciale.
Il faudra lire le texte de l’accord jusque dans les détails. S’il est bien signé ces jours prochains à New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, comme l’affirme Donald Trump, l’accord entre les Etats-Unis, le Danemark et le Groenland constituera l’épilogue d’un bras de fer géopolitique que le locataire de la Maison-Blanche avait entamé dès son premier mandat. Trump voulait, ni plus ni moins, le contrôle de cette vaste étendue arctique de 2 millions de kilomètres carrés, soit quatre fois la France. L’a-t-il obtenu? A l’en croire, la réponse est oui.
Il est très probable, en revanche, que cet accord marginalise l’Union européenne dans cette zone critique du Grand Nord et sur ce territoire qui regorge de minéraux et d’hydrocarbures, même si leurs conditions d’exploitation sont extrêmement compliquées.
Un protectorat américain
Le Groenland avait intégré la Communauté européenne en 1973, en même temps que le Danemark dont il dépend. Il en est sorti le 1er février 1985, trois ans après un référendum marqué par le souci des Groenlandais de conserver leur indépendance en matière de droits de pêche. Depuis, le Groenland est un territoire associé dont les habitants ont un passeport européen, comme la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie françaises. S’il donne aux Etats-Unis le contrôle intégral de sa sécurité et qu’il interdit à tout autre pays – hors le Danemark – d’y installer une base civile ou militaire, l’accord annoncé créera, de fait, un protectorat américain dans l’Arctique. Les Européens auraient sans doute préféré un statu quo, sur la base de l’accord de 1951 (révisé en 2004) entre le Danemark et les Etats-Unis, dans le cadre de l’OTAN, l’Alliance atlantique dont le royaume scandinave est membre.
Un contrôle des ressources
Donald Trump, on le sait, est obsédé par les ressources pétrolières et minières. Et les Etats-Unis ont montré, ces dernières semaines, ce qu’ils comptent faire au Groenland. En juillet 2026, une compagnie texane, Greenland Energy Company, s’est lancée dans une campagne de prospection pétrolière sans autorisation dans le bassin de Nunap Qeqqa/Jameson Land, immense région de l’est du Groenland.
Le ministère groenlandais des Ressources minérales a émis un avertissement et obtenu une régularisation, mais l’on voit bien la méthode. Or Donald Trump affirme, depuis vendredi 18 septembre, que les Etats-Unis disposeront «pour toujours» de la capacité de faire ce qu’ils jugent nécessaire dans le territoire. Cela veut-il dire que les compagnies américaines seront exemptées des conditions drastiques imposées par les codes miniers danois et groenlandais?
Un réarmement sans l’Europe
Les Européens se sont tous rués au secours du Danemark lorsque la crise a éclaté, au début de 2026, à la suite de nouvelles annonces de Donald Trump proposant l’annexion du Groenland par les Etats-Unis. Quelques centaines de soldats de pays européens (France, Allemagne, Royaume-Uni, Finlande, Pays-Bas, Norvège et Suède) ont été déployés dans le cadre des opérations «Arctic Endurance» puis «Arctic Shield». Que reste-t-il de cette démonstration de force qui semblait être le préalable à une possible présence européenne permanente sur le territoire? Rien. L’accord devrait permettre à Washington d’obtenir une présence militaire beaucoup plus importante sans avoir besoin d’annexer un mètre carré. Le think tank américain Atlantic Council en a déjà détaillé les futures modalités: modernisation de la base aérienne et spatiale de Pituffik, réouverture d’anciens sites militaires et utilisation du Groenland comme plateforme pour la défense du territoire américain et les opérations dans l’Arctique.
La Commission européenne marginalisée
L’exécutif communautaire n’a pas de compétence en matière de défense. N’empêche: sa présidente, Ursula von der Leyen, s’est rendue au Groenland les 6 et 7 septembre 2026, à la veille de son discours annuel sur l’état de l’Union et avant la visite à Strasbourg du Premier ministre canadien Mark Carney.
Sur la question des terres rares et des minerais critiques, la Commission est en effet concernée car les 27 pays membres de l’Union en sont dépourvus et leur indépendance stratégique et technologique en dépend. Au final? Un risque majeur de voir les ressources groenlandaises tomber sous le contrôle exclusif des Etats-Unis. La Chine ne serait donc pas la seule à se trouver exclue d’une future exploitation de ces minerais. Les réserves groenlandaises de terres rares sont estimées à environ 1,5 million de tonnes, ce qui placerait l’île au 8e rang mondial.
Victoire politique pour Trump
Donald Trump est en campagne pour les élections législatives de mi-mandat qui auront lieu le 3 novembre. Il se bat par tous les moyens – y compris en cherchant à modifier les conditions de vote par voie postale, ce que la Cour suprême a bloqué – pour que son Parti républicain garde la majorité au Congrès, dans les deux chambres.
Or le voilà avec une annonce stratégique positive, alors que la guerre en Iran s’enlise toujours plus. Mieux: une annonce qui sera officialisée lors de l’Assemblée générale des Nations unies, cette organisation qu’il ne supporte pas et à laquelle il entend bien voler la vedette. Qu’importe si le contenu de l’accord ne correspond pas aux dires de Trump: il a obtenu sa victoire arctique au bon moment.
A lire :« Le Groenland : enjeu géostratégique pour l’Union européenne à l’ère Trump 2.0 », d’André Gattolin. Fondation Robert Schuman.