Décédé à 97 ans
Edouard Balladur, l'homme qui aimait l'Etat, pas les Français

L'ancien Premier ministre français avait échoué, en 1995, à se faire élire président de la République face à Jacques Chirac, son «ami de trente ans». Il bénéficiait pourtant du soutien d'une grande partie de la droite, des médias et du patronat.
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Edouard Balladur avait trahi sa parole donnée à Jacques Chirac de ne pas se présenter à la présidentielle en 1995.
Photo: AFP
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Il fut le chef de l'Etat que les Français n'ont pas voulu élire. Lorsqu'il apprend, le 23 avril 1995, qu'il n'est pas qualifié pour le second tour de l'élection présidentielle, devancé par Lionel Jospin (PS) et Jacques Chirac (RPR), Edouard Balladur comprend pourquoi il n'a jamais aimé la politique. Et pourquoi il lui a toujours préféré les couloirs des palais de la République.

Trop de promesses à faire. Trop de rêves à encourager. Trop de libertés à prendre avec la vérité des comptes publics dans un pays où une partie de son camp, à droite, refuse de voir les réalités économiques et budgétaires en face. Balladur, grand bourgeois issu d'une famille arménienne de l'Empire ottoman, lui-même né à Smyrne (aujourd'hui Izmir, en Turquie) le 2 mai 1929, était fait pour commander la machine étatique. Pas pour la prendre d'assaut. Et encore moins pour convaincre les Français de le porter au pouvoir.

Il ne faisait pas «peuple»

Décédé lundi 31 août à l'âge de 97 ans, celui qui fut longtemps député du XVe arrondissement de Paris n'avait jamais cherché à «faire peuple». Homme de l'ombre puissant comme secrétaire général de l'Elysée sous le président Georges Pompidou (1969-1974), successeur du général de Gaulle, ce haut fonctionnaire lettré et cultivé était, en somme, l'exact opposé de celui qu'il échoua à «tuer» politiquement: son «ami de trente ans» Jacques Chirac.

Chirac, décédé le 26 septembre 2019, était un démagogue par excellence. Son gaullisme était à géométrie variable. Chirac, pour beaucoup de ses biographes, n'était même pas vraiment un homme de droite. Plutôt radical-socialiste de cœur, c'est-à-dire centriste porté sur les dépenses publiques et les manœuvres politiciennes, Chirac avait été le protecteur de l'héritage gaullien comme Premier ministre de Giscard d'Estaing entre 1974 et 1976, puis libéral comme Reagan et Thatcher en 1986 comme chef du premier gouvernement de cohabitation sous François Mitterrand, avant de présider la France au centre droit entre 1995 et 2007, abandonnant vite les réformes devant la colère populaire.

Les valeurs bourgeoises

Balladur, lui, croyait aux valeurs bourgeoises. Sa droite n'était pas bonapartiste, mais orléaniste, c'est-à-dire issue du courant réformateur et moderniste au sein de l'ancienne monarchie. Il n’avait jamais affronté le suffrage universel avant la cinquantaine. Il fut, comme ministre des Finances sous la présidence du socialiste François Mitterrand entre 1986 et 1988, un détracteur des grands travaux coûteux de celui-ci, dont la Pyramide du Louvre, qui l'obligea à déménager ses bureaux de l'ancien palais des rois de France pour un nouveau ministère tout en béton, dans le quartier de Bercy.

Il n'était pas non plus, malgré ses racines familiales hors de France, un dirigeant curieux des affaires internationales, porté vers les horizons lointains. L'attitude ambiguë de la France, protectrice des criminels hutus lors du génocide du Rwanda de 1994, résulta beaucoup de son désintérêt pour l'Afrique, chasse gardée d'un Mitterrand vieillissant et obsédé par le délitement de la Françafrique. Le dessinateur du «Monde» Plantu, bien connu en Suisse, le dessinait sur une chaise à porteurs lors de sa campagne présidentielle ratée de 1995. Ce qui, au fond, n'était pas une caricature.

Haut fonctionnaire sous toutes les coutures, Edouard Balladur aurait pu être banquier central. Ou ambassadeur, à condition de ne pas trop s'éloigner de Paris et d'être nommé dans une grande capitale mondiale. Juriste de formation, ce bureaucrate aimait les règles et détestait l'obligation d'être «sympa» qui s'impose aux politiques, en démocratie. Il avait, dit-on, l'habitude de se laver sans cesse les mains.

Le goût des secrets

Il brilla comme conseiller de Pompidou, ce président d'extraction populaire auvergnate parvenu au sommet de l'Etat grâce au général de Gaulle. Il aimait les secrets. Il savait que la France des années 1990, dont il prend les rênes comme chef du gouvernement en mars 1993, après la victoire écrasante de la droite aux législatives – Jacques Chirac préfère alors rester en retrait pour se consacrer à la prochaine présidentielle –, était déjà en train de dérailler et de perdre sa puissance économique et industrielle. Il avait défendu des privatisations et avait commencé (déjà) à réformer le système de retraites surendetté.

Edouard Balladur pensait surtout, grave erreur, que le «sphinx» François Mitterrand, à la fin de son second mandat à l'Elysée marqué par sa maladie, préférerait lui céder les rênes du pouvoir plutôt que de voir le populiste Chirac lui succéder. Mauvais choix. Mitterrand avait compris que Chirac séduirait les Français. Il ne supportait pas l'arrogance de Balladur, masquée par sa politesse. L'alliance entre ces deux grands fauves politiques, le vieux socialiste agonisant et le hussard de la droite, mit Balladur dans une position impossible de candidat des riches et des puissants, dans un pays toujours assoiffé d'égalité.

La trahison

Le pire, pour Edouard Balladur, est que son nom ne restera pas associé à sa conduite des affaires publiques, mais à sa trahison et à une sombre affaire sur ses dépenses de campagne: celle de la vente de sous-marins au Pakistan, avec rétro-commissions à la clef, et attentat meurtrier en guise de règlement de comptes, à Karachi, où 23 Français furent tués le 8 mai 2002. Au procès sur le volet financier de l'affaire qui suivit beaucoup plus tard, en 2021, Balladur fut relaxé faute de preuves sur le financement délictueux de sa campagne, mais son ancien directeur de cabinet et plusieurs anciens ministres furent condamnés.



Trahison politique surtout. Lorsqu'il choisit, en 1995, de rompre sa promesse faite à Chirac et de se présenter devant les Français, le Premier ministre sortant avait entrainé derrière lui toute une partie de la droite, dont le très ambitieux Nicolas Sarkozy et une partie des «libéraux» comme François Léotard (condamné dans l'affaire Karachi). Sauf que l'attelage ne tient pas. Chirac a gardé Juppé et Séguin, ses deux piliers. Balladur est incapable de gérer Pasqua, le vieux mercenaire devenu anti-européen. «Chichi», comme on le surnomme, parle de «fracture sociale» alors que la satirique émission Les Guignols de l'info parodient «Edouard» en aristocrate perdu dans ses chiffres et ses manières. Résultat: le 23 avril 1995, Lionel Jospin arrive en tête avec 23,3% des voix. Chirac obtient 20,8%. Balladur, 18,6%, est éliminé.

Balladur, en homme de droite, appelle immédiatement à voter Chirac. Ses militants, réunis devant lui, conspuent le nom de son rival. La réponse est cinglante: «Je vous demande de vous arrêter!», leur lance-t-il devant les caméras. Sa campagne se termine sur une parodie d'exercice du pouvoir. Jusqu'au bout, Edouard Balladur a cru que les Français demandaient à être dirigés, alors qu'ils veulent d'abord, à chaque présidentielle, être aimés, flattés, rassurés et écoutés.

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