Ce dimanche 8 mars, un drone a gravement endommagé une usine de désalinisation située à Bahreïn, indique «The Wall Street Journal». C'est la première fois qu'une telle infrastructure est touchée par une frappe iranienne, dans la région: «Sans discernement, l'agression iranienne a visé des cibles civiles», a déclaré le Ministère de l'intérieur de Bahrain sur la plateforme X. Ces frappes semblent marquer un point de bascule important dans le conflit, dans la mesure où ces usines s'avèrent absolument essentielles au fonctionnement des régions les plus arides du globe, dont les pays du Golfe.
Conçues pour transformer l'eau salée de la mer en eau douce, souvent via un processus d'osmose inverse ou une technologie thermique, ces installations luttent contre l'étouffante puissance du désert, en otant le sel, les algues et les polluants de l'eau de mer. Cela permet ensuite d'irriguer les sols et d'approvisionner les villes et les industries en eau douce. Ces infrastructures représentent donc une cible militaire très vulnérable, sachant que l'accès à l'eau potable pourrait être directement menacé.
Le 7 mars déjà, le Ministre iranien des affaires étrangères Abbas Araghchi accusait une frappe américaine d'avoir touché une usine semblable de l'île de Qechm, coupant l'approvisionnement en eau de 30 villages. «Ce sont les Etats-Unis qui ont créé le précédent, et non pas l'Iran», annonce-t-il, également sur X, avant d'ajouter qu'il s'agit d'une décision dangereuse qui aura «de graves conséquences». D'après le «New York Times», le capitaine Time Hawkins, porte-parole du commandement central américain, s'est néanmoins hâté de nier l'implication des Etats-Unis dans la frappe. On ignore donc, pour l'heure, «qui a commencé». Mais on sait que le contrecoup pourrait être désastreux.
42% de l'eau potable aux Emirats arabes unis
Sachant que les pays du Golfe produisent 40% de l'eau désalinisée au monde, précise Al Jazeera, une multiplication de ce genre d'attaques pourrait avoir des effets dévastateurs sur la région. Alors que les eaux souterraines se raréfient, les pays concernés s'appuient d'autant plus sur ces usines.
D'après un rapport du Gulf Research Center, 42% de l'eau consommée par les habitants des Emirats arabes unis provient de la désalinisation. Au Koweït, cette proportion atteint 90%, contre 86% au Sultanat d'Oman et 70% en Arabie Saoudite, en tête mondiale de la production d'eau désalinisée. L'Iran, de son côté, est bien moins dépendant de ces usines: le pays possède davantage de sources naturelles d'eau douce, bien qu'il dispose aussi de plusieurs installations semblables, comme celle de l'île de Qechm.
Une menace directe pour la survie des civils
«Le fait de viser une usine de dessalement à Bahreïn transgresse une limite importante et représente une escalade sérieuse, analyse Abdullah Baabod, chercheur omanais à l'Université de Waseda, au Japon, auprès du 'New York Times'. Pour les pays du Golfe, ces installations ne représentent pas uniquement des infrastructures; elles sont des bouées de sauvetage essentielles qui soutiennent l'accès à l'eau de millions de personnes. En les frappant, on risque de transformer une confrontation militaire en une menace directe pour la survie des civils.»
Le risque est également économique, comme le souligne Naser Alsayed, chercheur environnemental spécialisé dans les pays du Golfe, au micro d'Al Jazeera: «Viser ou endommager les infrastructures de désalinisation peut sérieusement menacer la stabilité économique et la croissance de la région.»
A noter que chaque pays concerné dispose de plusieurs usines différentes. A Bahreïn, par exemple, l'attaque iranienne n'a pas causé de pénuries, ni même déstabilisé le système de distribution. À Dubaï, l'usine de dessalement principale est celle de Jebel Ali, qui produit environ 2 milliards de litres d'eau par jour. L'émirat a donc retenu son souffle lorsque des missiles iraniens ont visé, début mars, le port gargantuesque se trouvant juste à côté, provoquant des incendies et forçant les équipes à suspendre, même brièvement, toutes leurs activités, note «The Times of India».
Le risque principal est de semer la panique
Or, si ces attaques devaient se multiplier ou s'intensifier, les dégâts pourraient être conséquents. Un rapport de la CIA, publié en 2010, prévenait que l'interruption de la désalinisation pourrait s'avérer plus chaotique pour la plupart des pays du Golfe que la perte de n'importe quelle autre infrastructure ou industrie. Tout dépend toutefois de la région impactée:
«Pour l’Arabie saoudite, qui est la moins dépendante du dessalement et dispose d’un espace géographique important, les installations situées sur la mer Rouge offrent une certaine résilience, observe Naser Alsayed, toujours pour Al Jazeera. Les Emirats arabes unis disposent de 45 jours de réserves d’eau, conformément à leur stratégie de sécurité hydrique à l’horizon 2036. Des plans de contingence sont donc en place pour gérer d’éventuelles perturbations.» Or, les conséquences pourraient s'avérer plus intenses pour les Etats plus petits, dont le Quatar, Bahreïn et le Koweït, dont les réservoirs d'eau stratégiques sont minimaux.
«L’impact le plus significatif, à mon avis, est psychologique, poursuit le spécialiste. L’eau est essentielle à la vie humaine, et la perception du risque peut provoquer la peur et la panique, ce qui est particulièrement difficile dans le contexte actuel de la région, où les autorités s’efforcent de maintenir le calme.»