«C'est comme si Dieu te prenait dans ses bras»
Dans le quartier de Francfort, le fentanyl dicte désormais sa loi

Dans le Bahnhofsviertel de Francfort, l'un des quartiers les plus difficiles d'Europe, le quotidien d'Alex est rythmé par le crack, le fentanyl et la survie. Entre misère et dépendance, le reportage de Blick révèle l'envers de la capitale financière allemande.
1/6
Dans le quartier de la gare de Francfort, la drogue régit le quotidien.
Photo: Helena Graf
RMS_Portrait_AUTOR_235.JPG
Helena Graf

Au cœur de la capitale financière allemande se trouve l'un des quartiers les plus emblématiques de la précarité en Europe: le Bahnhofsviertel, le quartier de la gare de Francfort. Dans cet environnement où se croisent employés de banque, touristes, toxicomanes et prostituées, le crack et le commerce du sexe font partie du paysage quotidien.

Peu d'endroits en Allemagne illustrent avec autant de force les ravages de la dépendance, de la pauvreté et de l'exclusion sociale. Blick s'est rendu sur place pour documenter le quotidien de ce quartier considéré comme l'un des plus difficiles d'Europe.

Se faire payer, puis garder sa part

«Tu en veux une aussi?», lance Dennis en tendant une pipe à sa sœur Alex, 33 ans. «Dans une minute. Je dois m'occuper de politique un instant», répond-elle avant de se lever et de s'éloigner d'un pas hésitant. De l'autre côté de la rue, un homme dort à même le trottoir. Plus loin, trois femmes sont accroupies contre un mur, les jambes repliées. Deux d'entre elles fument, tandis que la troisième agite les bras en parlant. Non loin de là, deux hommes s'interpellent bruyamment.

Alex s'arrête finalement devant un homme. Elle lui parle, fait de grands gestes, rit, fouille dans son sac puis reprend la conversation. Son interlocuteur se frotte les yeux, acquiesce, puis sort un billet froissé de dix euros de sa poche. Alex repart aussitôt.Se faire payer, puis garder sa part. Quelques minutes plus tard, Alex revient auprès de l'homme et lui remet un petit paquet. Celui-ci l'examine entre ses doigts avant de lâcher: «Ce n'est pas grand-chose ça.»

«
Au début, on ressent une euphorie intense. Mais on finit par s'y habituer. Et puis, on ne sent presque plus rien
Alex, 33 ans
»

La jeune femme réagit immédiatement. Elle enchaîne les explications, raconte une histoire puis une autre, parle fort et sans interruption. Peu à peu, son interlocuteur se calme. Il finit par s'asseoir, sort sa pipe et acquiesce. Alex esquisse alors un sourire: «C'est la politique.»

Sa méthode est simple: se faire payer, récupérer la marchandise, en garder une partie pour elle et partager le reste. Et si le client proteste, il suffit de poursuivre la conversation jusqu'à ce qu'il oublie ce qui l'avait contrarié. De retour auprès de son frère Dennis, Alex tire une bouffée sur sa pipe. Tous deux consomment du «Stein», le nom donné au crack dans le milieu. «Au début, on ressent une euphorie intense, dit-elle. Mais on finit par s'y habituer. Et puis, on ne sent presque plus rien.»

De la maison au quartier rouge

Alex est petite et très maigre. Ses cheveux blonds sont abîmés et il ne lui reste plus qu'une seule dent sur la mâchoire inférieure. Elle dit n'avoir quasiment jamais connu d'autre vie. Sa mère était autoritaire et consommait de l'alcool. A 17 ans, Alex a quitté le domicile familial et s'est retrouvée dans le quartier rouge de Francfort. Elle a d'abord consommé de l'héroïne, puis du crack, avant de tomber aujourd'hui dans le fentanyl. Elle a passé l'essentiel de sa vie d'adulte dans cet environnement.

Alex, 33 ans, a passé toute sa vie d’adulte dans le quartier de la gare de Francfort.
Photo: Helena Graf

Ce jour-là, elle aimerait aller à la piscine. «Mais d'abord, il me faut du fentanyl», explique-t-elle. Cette substance est environ cinquante fois plus puissante que l'héroïne. Alex parcourt alors les rues du quartier: la Niddastrasse, l'Elbestrasse, la Taunusstrasse puis la Moselstrasse. Elle boucle le tour sans succès: personne n'a ce qu'elle cherche. Sa respiration devient plus rapide. «J'ai de la dinde, mec», lâche-t-elle. Dans ce jargon, la «dinde» désigne le manque lié au sevrage.

Ayhan lui indique alors la direction de la gare d'un signe de tête. Il dispose d'une ordonnance pour des patchs de fentanyl destinés à soulager les douleurs consécutives à une opération. Il pousse ensuite son vélo jusqu'à un arrêt de tramway où ils partagent un joint. «Où est mon briquet?», demande Ayhan. «Donne-moi le tien.» Alex refuse d'un mouvement de tête: «Tu m'as déjà volé le mien.»

«C'est comme si Dieu te prenait dans ses bras»

Le tram prend la direction du sud, traversant d'abord des rangées d'immeubles avant de longer la forêt. Alex regarde défiler le paysage derrière la vitre. «Je déteste le sevrage», confie-t-elle en se frottant les bras. «Au début, on transpire. Puis arrivent les crampes.» Après un silence, elle ajoute: «C'est pour ça qu'il te faut du fentanyl.»

Le groupe descend finalement à Neu-Isenburg. Ayhan enfourche son vélo et part avec deux autres hommes. L'un d'eux possède encore du fentanyl. Alex l'implore: «S'il vous plaît, donnez-moi une dose. Je suis complètement défoncée.» L'homme renifle avant de répondre: «Fichez-moi la paix.» Il lui tend malgré tout un morceau de papier aluminium. Alex l'ouvre, mais il est vide. «Connard», lâche-t-elle.

Peu après, Ayhan revient avec un paquet de patchs qu'il sort de sa poche. Alex lui remet 50 euros. Ensemble, ils découpent l'un des patchs en fines bandes, qu'ils déposent sur un morceau de papier aluminium. Alex sort ensuite un petit chalumeau de la poche de sa veste. Sous l'effet de la chaleur, des bulles apparaissent tandis qu'une odeur de plastique brûlé se répand. Tous deux inhalent ensuite les vapeurs à l'aide d'un morceau de papier roulé, avant même que le tram ne reparte. Alex se laisse alors tomber en arrière: «C'est comme si Dieu te prenait dans ses bras.»

Banques et dealers se partagent le quartier

De retour dans le quartier de la gare, Alex évoque encore son envie d'aller à la piscine. Finalement, elle reprend simplement la direction de la Taunusstrasse. A quelques rues de là, Ulrich Mattner est installé à la terrasse d'un café de Munich Street. Originaire du quartier, ce journaliste l'observe et l'étudie depuis des années. «La plus grande idée reçue? C'est que ce n'est qu'un endroit peuplé de zombies», dit-il.

Le journaliste Ulrich Mattner observe et analyse le quartier de la gare de Francfort depuis des années.
Photo: Helena Graf

En effet, devant lui, les valises des voyageurs roulent sur les trottoirs tandis que des hommes d'affaires prennent un café et que des touristes cherchent leur hôtel. Le contraste est saisissant. Autour des rues marquées par le trafic de drogue se trouvent des restaurants, des bars, des bureaux ainsi que les sièges de Goldman Sachs et de Nestlé. Environ 23'000 personnes travaillent dans le quartier. «Le trafic de drogue est visible, souligne Ulrich Mattner. Mais il ne concerne pas tout le quartier de la gare.»

«Plus c'est défoncé, plus c'est sexy»

Pendant longtemps, Francfort a été citée en exemple pour sa politique en matière de drogues: salles de consommation supervisées, échanges de seringues et priorité donnée à l'accompagnement plutôt qu'à la répression. «C'était courageux», estime le journaliste. Aujourd'hui, le système a à peine évolué.»

Une femme âgée s'approche alors de lui. Son ventre est gonflé. Elle lui demande un peu de monnaie. Ulrich Mattner la reconnaît et lui tend quelques pièces. Elle le remercie avant de repartir. Le journaliste la suit du regard. «Tu me crois quand je dis qu'elle a des clients?» Il secoue la tête avant d'ajouter: «Il y a des clients qui pensent que 'plus c'est défoncé, plus c'est sexy'.»

Alex, elle, ne prête même pas attention aux passants qui l'abordent. Un jeune homme au polo impeccable s'arrête devant elle. «Ça va?», demande-t-il. Alex lui répond sèchement: «Dégage.» Le jeune homme repart aussitôt. Qu'est-ce qu'il voulait? «Du sexe», répond Alex.

La peur de revenir à la réalité

Une femme aux yeux bleu clair vient s'asseoir à côté d'Alex. Elle s'appelle Mascha. Entre deux bouffées de sa pipe, elle rit encore un instant avant de devenir plus silencieuse. Elle raconte les nuits passées dans des parkings, les chaussures qui disparaissent pendant qu'elle dort, l'enfant qu'elle ne voit plus et qui grandit désormais dans une famille d'accueil, ainsi qu'une cure de désintoxication qui n'a pas abouti. «Peut-être que j'ai inconsciemment peur de revenir à la réalité», confie-t-elle.

Un homme s'approche alors et lui lance: «Venez.» Il l'emmène dans une petite boutique et lui dit: «Prenez ce que vous voulez.» Mascha choisit deux Kinder Délice, une glace et un paquet de cigarettes. «Merci», répond-elle.

Mascha, 27 ans, a un enfant dans une autre région de l'Allemagne. Elle n'est pas autorisée à le voir pour le moment.
Photo: Helena Graf

Peu après, Dennis, le frère d'Alex, réapparaît. Il semble nerveux et agité, les yeux écarquillés. Il retire brusquement son T-shirt avant de se mettre à crier sur deux hommes qui lui répondent sur le même ton. Alex assiste à la scène sans intervenir et secoue la tête. «Mon téléphone a disparu!», s'exclame Dennis en fouillant frénétiquement ses poches. Quelques instants plus tard, il finit par s'allonger en plein milieu du trottoir.

Alex s'assoit à côté de lui et tente de lui parler doucement. Mais il ne semble pas l'entendre. Il se relève, fouille dans une poubelle, en sort un mouchoir en papier qu'il imbibe de désinfectant avant d'y mettre le feu. Penché au-dessus des flammes, il inhale ensuite la fumée à l'aide de sa pipe. Alex détourne le regard. «Allez, viens», dit-elle finalement.

Aller chercher des cailloux

Alex s'éloigne et deux rues plus loin, elle s'arrête, fouille dans la poche de sa veste et en sort un téléphone portable. «Je l'ai pris», explique-t-elle en souriant. «De toute façon, il l'aurait perdu aujourd'hui.»

Dennis récupérera son téléphone le lendemain. Alex le range à nouveau dans sa poche avant de reprendre sa route. Pas en direction de la piscine, comme elle l'espérait plus tôt dans la journée. Elle pousse un soupir: «Pour aller chercher des cailloux!»

Articles les plus lus