En scrutant les images chaotiques filmées à Minneapolis, on croirait découvrir la bande-annonce d'une dystopie sordide, un film aussi bruyant que désordonné dont le scénario fait froid dans le dos. Mais il s'agit bien de la réalité, aussi sombre soit-elle. Expédiés sur place par Donald Trump pour renforcer sa virulente campagne anti-immigration, les membres de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) orchestrent l'équivalent d'une violente chasse aux sorcières. Pour rappel, ces agents fédéraux ont l'autorité d'arrêter et de placer en détention toute personne suspectée de vivre sur le territoire américain de manière illégale. L'usage de la force est autorisée, mais seulement en cas de menace directe à l'encontre de la police des frontières.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l'ICE a arrêté des milliers de personnes, souvent en public, suscitant de vives protestations. Mais depuis le début de l'année, la situation a largement dégénéré, coûtant la vie de deux citoyens américains. Renée Good, une jeune mère de famille, et Alex Pretti, un infirmier aux soins intensifs, sont tombés sous les balles des agents. Tous deux avaient 37 ans.
Pas de stratégie, mais une soif de vengeance
Comment Donald Trump justifie-t-il ces homicides? Dans les deux cas, il invoque l'autodéfense de ses agents, qualifiant les victimes de «terroristes domestiques», alors que les images tournées sur place suggèrent tout le contraire, embrasant les protestations. Car dès qu'il est question des agissements de l'ICE à Minneapolis, l'administration Trump évoque des «aliens illégaux», des «gangs», des «meurtriers», des «prédateurs», des «fraudeurs» ou encore des «individus dangereux». Le champ lexical est tellement frappant qu'on peut se demander s'il s'agit d'une stratégie politique minutieusement mise en place.
Or, pour David Sylvan, professeur de sciences politiques à l’IHEID de Genève, ce n'est pas le cas. «Trump sait uniquement ce qu’il n’aime pas et ce qu'il ne veut pas, explique le spécialiste en politique américaine. Il n'a pas de véritable projet ou but stratégique, et cherche uniquement à se venger. Il est entouré de personnes qui traduisent fidèlement ses préjugés en y ajoutant des arguments propagandistes faits sur mesure.»
«Terroriste domestique» ne veut rien dire
Sans doute la plus utilisée depuis le déploiement de l'ICE à Minneapolis, fin 2025, l'expression «terroriste domestique» n'est pas une invention de l'administration Trump. Loin de là. «Certains mots ont été fétichisés au fil du temps et sont déjà apparus par le passé, rappelle David Sylvan. Le terme de ‘terroriste domestique’ était notamment utilisé du temps de George W. Bush ou même de Ronald Reagan, dans des contextes politiques différents. Récemment, après les manifestations qui accusaient la politique de Joe Biden d’aider Netanyahu, on a pu observer que beaucoup d'appels à soutenir les Palestiniens étaient directement assimilés à un soutien au Hamas et une apologie du terrorisme.» Accuser les victimes de Minneapolis évoque ainsi une version plus récente de ce même type d'amalgame.
Quant à l'expression elle-même, notre expert n'y voit qu'un «signifiant vide», dans la mesure où ces mots ne se réfèrent à rien de concret. «Si une citoyenne au volant de son véhicule est considérée comme une terroriste, alors tout le monde peut en être un, pointe-t-il. Mais ce mot a le pouvoir d’effrayer les gens, ce qui est exactement l’effet recherché.»
En effet, l’extrême-droite a assemblé toute une série de mots ou de phrases fétichisées, vouées à avoir le plus d'impact possible. «Comme l’expression ‘alien illégal’ était trop faible, ils avaient besoin de quelque chose de plus fort, comme 'narco-terroriste', qui fait toujours de l’effet, analyse David Sylvan. Ils se sont donc contentés d’ôter le terme 'narco' pour y ajouter 'domestique'.»
Un «alien illégal» est un terme technique
L'ambiance dystopienne est renforcée par l'utilisation du terme «alien», qu'on rattache à un univers de science-fiction complètement absurde dans le contexte actuel. Notre intervenant rappelle touteofis qu'il s'agit d'un simple terme terchnique: «Selon la loi américaine, toute personne étrangère est considérée comme un 'alien', explique-t-il. Le fait d'entrer sur le territoire américain sans y être autorisé ou d'y rester au-delà de l'expiration d'un visa représente un délit. Cela justifie des amendes ou l'expulsion, mais ce ne sont pas de véritables crimes.»
Pour David Sylvan, le fait d’y apposer la notion d’illégalité est intéressante, car cela y ajoute une connotation de criminalité. «Cela suggère que ces ‘aliens’ sont menaçants, pointe-t-il. C’est également quelque chose qu’on retrouvait déjà lors du mandat de Barak Obama.»
L'idée de «protéger» les Américains ne fonctionne plus
Tuer des civils «menaçants», extraire des habitants de leurs domiciles par la force ou le chantage, détenir des enfants soi-disant «abandonnés»... Tous ces actes sont justifiés, à l'origine, par un objectif de protéger les Américains. Mais l'image désormais célèbre du petit Liam, 5 ans, coiffé d'un bonnet bleu et encadré par des agents fédéraux à sa sortie de l'école, ne donne absolument pas cette impression. Marcos Charles, responsable de l'ICE à Minneapolis, s'est contenté de déclarer qu'il avait été «abandonné», alors même que le père du petit était appréhendé par la police de l'immigration.
«L’idée que tout ceci est une tentative de protéger les Américains ne fonctionne plus, affirme David Sylvan. Même les personnes qui seraient favorables à l’idée d’être protégées des aliens illégaux ont du mal à y croire. La question de l’immigration n’est plus l’atout principal de Trump, il a perdu ce cheval de bataille et on considère désormais qu'il va beaucoup trop loin.»
Ainsi que le souligne notre expert, même les sénateurs républicains, inondés de critiques, lui téléphonent en panique pour le supplier de battre en retraite. «Il y a quelques années, le parti républicain pouvait encore s’affranchir d’un président du même parti, affirmer qu’ils ne partageaient pas son avis, poursuit David Sylvan. Mais à l’ère de Trump, c’est impossible, puisque le président n’hésitera pas une seconde à encourager ses supporters à les remplacer s’ils émettent la moindre protestation. Ils ont été trop lâches pour s’opposer à lui, alors ils couleront avec lui.»
«Criminels», «assaillants»... un lexique déshumanisant
De manière générale, le champ lexical utilisé par Trump et les représentants de l'ICE opposent les «forces de l'ordre» aux «criminels», «assaillants» ou «individus dangereux», dans une logique purement manichéenne. D'un côté, les défenseurs de la patrie. De l'autre, les «aliens criminels et illégaux». L'opposition semble d'autant plus absurde qu'elle est martelée avec ferveur par le camp Trump. Le «New York Times» fait même état d'un post Instagram, désormais supprimé, destiné à recruter de nouveaux agents de l'ICE, portant le slogan «We'll have our home again» [«Nous allons récupérer notre chez-nous, ndlr].
«Bien que je ne doute pas un instant que les personnes utilisant cette terminologie le font de manière délibérée pour créer cette impression, je pense que certaines d’entre elles y croient réellement, estime David Sylvan. Et n’oublions pas qu’il s’agit d’un vocabulaire simple, accessible, qui déshumanise les gens. C’est très endommageant. Mais ils sont tellement déséspérés d’utiliser ces termes qu’ils finissent par les appliquer à des personnes qui n’entrent pas dans la définition.» En effet, même les Républicains protestent, n'adhèrent plus, affirment qu’il est absurde de prétendre qu’Alex Pretti était un terroriste. «Tout d’un coup, la tentative d’élargir ces termes à qui les arrange ne fonctionne plus très bien», note David Sylvan.
Que va faire Trump, maintenant?
Sumbergé de critiques, le président américain a consenti à baisser d'un ton, depuis le 26 janvier. Gregory Bovino, responsable de la police de l'immigration à Minneapolis, a été retiré de ses fonctions, tandis que la porte-parole de la Maison-Blanche, Karolina Leavitt, a déclaré que «personne à Washington, y compris le président Trump, ne souhaite voir des civils blessés ou tués dans les rues américaines». Pour le «New York Times», l'administration Trump commence à voir le meutre d'Alex Pretti, impossible à défendre, comme une véritable menace politique envers le président. Ce jeudi 30 janvier, Tom Homan présentera un plan destiné à calmer la situation à Minneapolis.
«Trump est tiraillé entre deux choses, conclut David Sylvan. Sa peur d’être destitué une troisième fois, qui justifierait qu'il batte en retraite, et sa soif insatiable de vengeance.» Que fera-t-il? Seul lui le sait.