En 711, le lieutenant Tariq Ibn Ziyad et 12'000 soldats musulmans franchissent le détroit de Gibraltar et envahissent l’Espagne. En 2026, des adolescents et de jeunes adultes en maillot de bain parviennent à l’enclave espagnole de Ceuta, attirés par la perspective d’une vie meilleure, sur fond probable de chantage diplomatique. Pour les éditorialistes bourgeois et la droite mondiale, ces deux évènements sont équivalents. Aucun doute. Il s’agit de deux «invasions», à plus d’un millénaire d’écart.
Le délire a duré trois jours. Donald Trump a dégainé contre le gouvernement espagnol. Les droites italiennes et françaises ont remis en question le maintien de l’Espagne dans l’Espace Schengen. Le Figaro et Cnews ont tous les deux choisi de mettre en titre le terme d’invasion, tout en se protégeant derrière des citations. Chez nous, l’UDC Niels Rosselet-Christ a déploré une «invasion», et dit craindre que «notre civilisation tout entière» ne «s’efface».
Que ce mouvement de dizaines de milliers de jeunes gens ne soit pas spontané, c’est une évidence. Qu’il ait été sinon commandé, du moins encouragé, par le gouvernement marocain, c’est clair aussi. Qu’il s’agisse d’une manipulation du royaume pour peser sur la diplomatie espagnole dans la question du Sahara, on ne saurait en disconvenir.
Mais ces questions géopolitiques sont sans mesure avec le délire incantatoire qui a prévalu non seulement dans les médias proches de l’extrême droite, mais encore dans la presse centriste et dans les chancelleries européennes. Durant ces deux jours, des adolescents en maillot de bain, sans armes, ont été repeints en envahisseurs venus mettre à genoux l’économie et détruire la civilisation. Pourtant, les dépêches des agences de presse continuaient de tomber. Bilan, au terme de la crise: les exilés ont presque tous repassé la frontière; aucun blessé du côté des forces de l’ordre; des dizaines de jeunes gens sont morts noyés. Voilà pour le réel.
«Un déchaînement migratoire»?
Je me souviens d’une époque, celle du Covid, où les rédactions se dotaient de bataillons de fact-checkers, d’une rigueur qui confinait parfois à la susceptibilité. En ce temps-là, les plateaux fourmillaient d’hommes et femmes de droite dite «modérée» à la rescousse de la vérité scientifique, de la réalité.
N’y a-t-il donc personne, parmi les belles âmes du libéralisme, pour remettre le fleuve de l’extrême droite dans le lit de la réalité? En 2024, on pouvait lire dans «Le Point» que «Les écrans formatent la pensée et négligent les nuances». Est-ce dans ce même journal qu’on apprend, deux ans plus tard, qu’un «déchaînement migratoire», une «déferlante», «tétanise l’Occident»?
La soumission du centre et de la droite au narratif hallucinatoire de l’extrême droite se constate dans les médias comme sur les réseaux sociaux. Des gens, beaucoup de gens, que l’on pensait sérieux, que l’on croyait solides, se perdent dans les fumées des faits alternatifs. Il en résulte un triomphe généralisé du mensonge et de la propagande. Un triomphe contre l’intelligence et le bon sens.