Vendredi dernier, l'ONU s'inquiétait d'une attaque imminente sur la ville d'El-Obeid, dans le centre du Soudan. Cette ville de près de 500'000 habitants est encerclée depuis plusieurs mois par les paramilitaires (FSR). En octobre dernier, un scénario similaire à El-Fasher avait donné lieu à des massacres si imposants qu'ils étaient visibles depuis l'espace. Aucun bilan exact n'a pu être établi, mais des chercheurs de l'université Yale estiment qu'il est probable que des dizaines de milliers de personnes aient été assassinées en seulement quelques jours.
Cette guerre est l'une des plus sanglantes de notre temps, et elle dure depuis plus de trois ans. Elle est alimentée notamment par le commerce de l'or, massivement pillé par les FSR, qui le revendent à des sociétés doubaïotes. Celles-ci le font ensuite raffiner... En Suisse! Pays qui dispose des plus grandes raffineries d'or au monde, en plus d'une législation si complaisante qu'elle permet à de vastes quantités de métaux précieux de transiter par notre pays sans que personne ne puisse ni les quantifier exactement, ni les tracer précisément.
Désert parlementaire
Cette situation place la Suisse, par le biais de son complexe industriel, dans la position inconfortable de sponsor des crimes contre l'humanité et actes de génocide commis par les paramilitaires. C'est peu dire que cette situation ne chatouille pas grand monde, ni les autorités fédérales, ni les partis politiques, ni les médias nationaux. Les seuls à prendre notre compromission au sérieux sont quelques élus de gauche, qui hurlent dans un désert parlementaire.
En 2023, le conseiller national socialiste Fabian Molina demandait: «Dans quelle mesure l'or qui sort du Soudan parvient-il en Suisse?» Le Conseil fédéral répondait qu'à sa connaissance, nul or n'entrait en Suisse depuis le Soudan depuis 2014. Cette version a largement été mise à mal par Swissaid. En novembre 2025, la fondation écrivait: « La Suisse se retrouve directement impliquée dans ces flux problématiques, en important de l'or dont l'origine reste inconnue depuis les Emirats arabes unis.»
Dans la foulée, une nouvelle motion a été déposée. Elle a été combattue par les partis bourgeois, qui ne voient pas pourquoi il faudrait plus de transparence, cela ferait baisser les marges des raffineurs, cela serait mauvais pour nos places financières, et que valent quelques dizaines de milliers d'Africains massacrés contre le dynamisme de nos échanges commerciaux? Que vaut une suspicion de génocide contre nos excellentes relations avec les Emirats?
Tombés aux oubliettes
J'aimerais écrire une grande phrase telle que «l'histoire s'en souviendra». Mais il n'est même pas certain que l'histoire s'en souvienne. Dans les années 1990, le regretté Jean Ziegler dénonçait le scandale de l'or nazi et des familles juives spoliées par les banques suisses. Il a fallu des années pour que cela fasse couler un peu d'encre, puis un rapport (accablant), puis des excuses (timides). Personne n'a jamais eu à rendre de comptes. Si nous ne disons rien, si nous continuons à refuser de voir et d'écouter, l'or des FSR et les crimes qu'ils commettent tomberont dans l'oubli.
L'impunité de la Suisse, c'est l'impunité d'un système de prédation mondial qui ne se souvient même plus des peuples qu'il dévore. La tâche historique qui est la nôtre est d'empêcher cette impunité, de rendre impossible cet oubli. Il n'y a pas de fatalité, ou alors il faut dire que le destin est toujours devant nous. Au Soudan, un nouveau massacre est sur le point de se commettre. Des crimes de guerre sont commis chaque jour. Il y a probablement eu un génocide. Il est temps que la Suisse cesse d'en être le complice.