Des élus trop dociles?
Trump insulte la Suisse, l'UDC se mure dans le silence

Lors du WEF à Davos, Donald Trump a vivement critiqué la Suisse et publiquement humilié Karin Keller-Sutter. L’UDC, pourtant défenseur de la souveraineté nationale, s’est montrée remarquablement silencieuse.
1/6
Lors du WEF à Davos, Donald Trump a attaqué la Suisse et son ancienne présidente Karin Keller-Sutter.
Photo: keystone-sda.ch
SOLENE_FACE (1).png
Solène MonneyJournaliste Blick

«La Suisse ne serait rien sans les Etats-Unis», «La Première ministre suisse m’a tapé sur les nerfs», «Elle était si agressive»: mercredi 21 janvier, lors du World Economic Forum (WEF), Donald Trump n’a pas retenu ses coups. Devant un parterre international, il ne s'est pas gêné de tacler la Suisse et d'humilier publiquement la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter – la «Première ministre» dont il parlait, imitant même son ton au passage et ne se souvenant plus de son nom. Une attaque frontale contre la Suisse, qui n’a pas manqué de faire réagir.

Tandis que des figures politiques comme Ignazio Cassis ou Carlo Sommaruga dénonçaient un discours «inacceptable» et «méprisant» tout en restant prudents, un silence a particulièrement retenu l’attention: celui de l’Union démocratique du centre (UDC). Premier parti du pays, chantre de la souveraineté nationale, mais aussi terrain fertile pour les sympathisants de Trump, l’UDC semble marcher sur des œufs. Blick a contacté différents élus pour connaître leurs position.

«Un minimum de fierté»

Le premier à sortir du rang est Mauro Poggia, conseiller aux Etats genevois du MCG, allié de l’UDC à Berne. Sur les réseaux sociaux, il dénonce un président «goujat» venu «insulter» la Suisse sur son propre territoire. Contacté par Blick, le politicien chevronné enfonce le clou: «C’est la brutalité et la grossièreté habituelles. Trump digne de lui-même.» Il se dit choqué que des Conseillers fédéraux, dont Karin Keller-Sutter, soient allés saluer tout sourire le dirigeant américain à la fin de son discours. «Je n'y serais pas allé», tranche-t-il.

Contenu tiers
Pour afficher les contenus de prestataires tiers (Twitter, Instagram), vous devez autoriser tous les cookies et le partage de données avec ces prestataires externes.

Pour Mauro Poggia, la Suisse doit défendre son honneur: «Nous ne sommes pas à la botte des Etats-Unis. Il y a un minimum de fierté.» Il ne nie pas les risques économiques, notamment les droits de douane déjà imposés à 39% par Trump. Mais le Genevois refuse que la Suisse sacrifie ses valeurs au nom du commerce: «Jusqu'où sommes-nous prêt à aller dans la servilité pour protéger notre économie? Si certains ne veulent plus venir en Suisse parce qu’on ne leur offre pas un régime douanier sur mesure, alors ils ne partagent pas nos valeurs.»

Le Conseiller aux Etats genevois appelle à une forme de résistance, avec d'autres petits pays partageant les mêmes valeurs. Il insiste: la Suisse s’est construite sur sa tradition humanitaire et sur le multilatéralisme. Laisser Trump exprimer son mépris pour ces valeurs, sans réaction, selon lui, revient à trahir cette identité. «Ce genre d’individu n’a ni alliés ni amis», tonne-t-il.

Le silence en faveur de l'économie

Côté UDC, la ligne est plus pragmatique. Céline Amaudruz, vice-présidente du parti, joue la carte de la prudence, priorisant la stabilité du secteur économique: «Notre priorité est de conclure un accord commercial.» A la question de savoir si Trump est allé trop loin, la Conseillère nationale genevoise élude: «En tant qu'élue, le ressenti personnel n'a pas la moindre importance dans cette situation. Ce qui compte, c’est de composer avec lui, qu’on soit d’accord ou pas.»

Même ligne chez Marcel Dettling, président de l’UDC, qui prône le silence stratégique: «Il faut moins parler et plus travailler. Guy Parmelin a tout dit.» Et justement, le président de la Confédération est resté silencieux sur les attaques de Trump, préférant s’en tenir à la neutralité suisse et aux intérêts commerciaux du pays.

«
Ce n'était pas très gentil. Mais Trump est rarement gentil. Nous les Suisses, sommes plus diplomates
Marcel Dettling, président de l'UDC Suisse
»

Marcel Dettling, lui, avait implicitement soutenu Donald Trump lors des dernières élections américaines, estimant que la Suisse s’en était historiquement mieux sortie sous les Républicains que sous les Démocrates. Mais après des droits de douane à 39% et les critiques au WEF, le conseiller national schwytzois semble plus réservé: «Trump a fait ce qu'il a dit», lâche-t-il à Blick sobrement. Et justement à propos du discours du dirigeant américain à Davos: «Ce n'était pas très gentil. Mais Trump est rarement gentil. Nous les Suisses, sommes plus diplomates», admet-il du bout des lèvres.

«C'est excessif», mais...

De son côté, Jérôme Desmeules, ouvertement sympathisant de Trump et député UDC au Grand Conseil valaisan, nous confie ne pas cautionner les propos du républicain, avouant que c'était «excessif», mais pas étonnant: «Disons que Trump n'a jamais été connu pour mâcher ses mots et cacher ce qu'il pense», lâche-t-il, ajoutant que cette manière de procéder semble porter ses fruits pour le dirigeant américain. «Je comprends sa rhétorique et sa volonté de tirer son épingle du jeu.» 

«
Quand on discute avec le président des Etats-Unis, on évite de faire la leçon.
Jérôme Desmeules, député UDC au Grand Conseil valaisan
»

Selon lui, la faute revient notamment à la diplomatie suisse, plus particulièrement celle de la «malhabile» Karin Keller-Sutter: «Quand on discute avec le président des Etats-Unis, on évite de faire la leçon. La Suisse est certe un de leur partenaire, mais pas le plus gros», explique-t-il en faisant référence à l'appel téléphonique qui a mis le feu au poudre. Pour lui, les autorités suisses auraient dû être davantage dans la séduction avec Donald Trump.

Pour Jérome Desmeules, la priorité est claire: il est nécessaire de diversifier les partenaires commerciaux face à un Donald Trump aux humeurs et menaces changeantes. Un constat partagé par Céline Amaudruz et Marcel Dettling.

Entre loyauté et embarras

L’épisode met en lumière les tensions internes au sein de l’UDC. Entre fidélité à une certaine idée de la Suisse indépendante, fière et non alignée, et pragmatisme économique face à une superpuissance imprévisible, la ligne est floue. A défaut de condamnation ou d’adhésion totale, le parti souverainiste semble préférer la courbe d'exportation et le silence à l'image du pays.

Articles les plus lus