Peter Friedli est un habitué des premières heures de Davos. Depuis 1998, cet investisseur indépendant de 71 ans a participé à chaque rencontre annuelle du Forum économique mondial (WEF). Mais cette année, il n'a pas reçu d'invitation. Il revient sur les raisons de son éviction, ses expériences et les coulisses de cet événement économique.
Peter Friedli, pourquoi n'avez-vous pas été invité à Davos cette année?
Je me pose la même question! Je n'ai reçu aucune explication plausible de la part des responsables du WEF. Peut-être parce-que j'étais trop proche de Klaus (ndlr: Schwab)? Après tous les problèmes de l'année dernière, on ne voulait probablement plus que ses proches soient présents. Certains autres participants de longue date du WEF n'ont pas été conviés non plus.
Cela vous touche-t-il d'être soudainement écarté après tant d'années?
Non, mais je suis déçu de la manière dont on s'y prend. Cela fait un moment que je me demande si je veux vraiment continuer à venir au WEF chaque année. Mais c'est vrai que si j'avais reçu une invitation, j'y serais probablement retourné. Car je reste reconnaissant pour toutes ces années passées à Davos.
Avez-vous eu contact avec le fondateur du WEF, Klaus Schwab, au cours des derniers mois?
Oui, nous nous sommes parlés de temps en temps au téléphone. Je pense qu'entre-temps, il s'est accommodé de la situation. Il se concentre désormais sur ses livres. Il sait ce qu'il a construit et accompli au cours des 50 dernières années. Toute cette histoire est tout simplement malheureuse, triste et inutile.
Pourquoi?
Le cas du WEF n'est pas unique. Il y a des problèmes dans toute organisation de cette ampleur. Sauf qu'il ne faut pas nécessairement régler ses comptes en public et faire intervenir les médias. Car cela n'engendre que des perdants. L'éviction de Klaus Schwab était-elle une question de pouvoir? Je suis très déçu par certains membres du conseil de fondation. Les reproches se sont dissipés, ce qui ne m'a pas surpris, notamment parce que je connais très bien le fondateur.
Une relocalisation du WEF constituerait-elle une perte pour la Suisse?
Le WEF restera en Suisse, j'en suis convaincu. L'événement a connu au tournant du millénaire de grandes manifestations et des débordements. A cette époque, je me suis rendu avec Klaus Schwab à Whistler Mountain, au Canada, pour réfléchir à implanter le WEF ailleurs. Mais cette idée a été rapidement abandonnée. L'atmosphère à Davos est unique, on ne peut pas simplement déplacer le Forum ailleurs.
Vous êtes considéré comme un initié du WEF. Comment fait-on pour obtenir une invitation à ce sommet économique?
Je suis indépendant depuis plus de 45 ans dans le domaine des sciences de la vie et des médicaments, en entretenant un fort lien avec les Etats-Unis. Klaus Schwab ne voulait pas uniquement des top managers à Davos. Ce qui explique pourquoi il a toujours invité de nombreux scientifiques et ONG. Il voulait un bon mélange, et c'est là que j'ai trouvé ma place. Peu après notre rencontre, il m'a invité à Genève pour un déjeuner. J'ai reçu une invitation pour le prochain WEF quelques semaines plus tard.
Est-ce gratuit?
Non. Mais je ne paie pas un montant à six chiffres, comme par exemple les partenaires stratégiques.
Même un montant à cinq chiffres est une somme importante. Est-ce que cela vaut vraiment la peine?
Débourser une telle somme vaut certainement la peine. Je compare souvent le WEF à d'autres conférences et j'en arrive toujours à la même conclusion: Davos offre le meilleur rapport qualité-prix de tous.
A cause de tous les deals qui se trament en coulisses?
Non, les deals en coulisses sont un cliché. Je n'ai jamais fait d'affaires à Davos, mon objectif étant d'échanger avec des personnes passionnantes avec lesquelles je n'aurais pas été en contact autrement. J'ai par exemple rencontré l'un des astronautes d'Apollo 13, et j'ai regardé le Superbowl en partageant une bière et des pop-corn avec l'ex-président américain Bill Clinton, sur un escalier de l'hôtel Steigenberger. Lors d'un dîner, j'ai été assis à côté de Christie Hefner, qui dirigeait alors l'empire Playboy.
Mais Davos reste une opportunité pour les affaires, non?
Indirectement, oui. J'ai pu y rencontrer de nombreux CEO de l'industrie pharmaceutique et échanger avec eux sur les derniers développements de la branche. Lorsque je les ai contactés plus tard pour parler affaires, ils savaient qui j'étais. Avec des gens comme Bill Gates ou Michael Dell, par exemple, j'ai surtout échangé sur des sujets privés.
A quoi ressemble une journée traditionnelle au WEF?
Davos est fatigant. La journée commence tôt et se termine tard. Le matin commence avec le petit-déjeuner. La journée peut aussi se terminer par un concert de Sting Club devant une centaine de personnes.
Fêtes sauvages comprises?
Le nombre de fêtes a diminué, et elles n'étaient pas si sauvages que cela. C'est aussi lié aux normes de bonne gouvernance des entreprises, le cadre s'y prête moins bien. Les grandes entreprises sont de plus en plus soucieuses de l'argent. Une autre chose m'a frappé: le nombre de participants suisses a diminué, parce que les directions des entreprises suisses sont de plus en plus internationales.
Les escortes sont-elles toujours un sujet brûlant à Davos?
Je ne sais pas. Mais toutes les personnalités de Davos sont aussi des personnes privées. Et ce qu'elles font en privé les concernent.
Vous êtes considéré comme un fan de Trump. L'êtes-vous encore après les droits de douane punitifs pour la Suisse?
Je ne suis pas un fan, mais comme je passe beaucoup de temps aux Etats-Unis depuis plusieurs années et que j'y possède des entreprises, je vois et vis les choses différemment de la plupart des Suisses. Je ne suis pas du genre à critiquer sans connaître les faits. Je suis comme je suis. Les droits douaniers de 39% étaient arbitraires, les 15% sont toujours durs et me touchent aussi, moi et mes entreprises. Du point de vue suisse, ce n'est pas bon. Mais du point de vue américain, l'important déficit commercial est un problème, auquel s'attaque Trump. C'est une bonne chose pour les Etats-Unis, et ce qui est bon pour eux l'est aussi pour nous.
Son comportement rustre ne vous dérange pas?
Trump a grandi à New York. Tous les New-Yorkais sont des grandes gueules, c'est l'esprit de la ville. Lorsque Trump se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, cela ne me convient pas. Mais d'un autre côté, il s'attaque aux grands problèmes des Etats-Unis: la dette, les coûts des produits pharmaceutiques, le déficit commercial, la migration et l'alimentation saine. De nombreux démocrates sont également de cet avis, mais ils ne le diraient pas à voix haute.