Un WEF 2026 américain
La trumpisation de Davos, ou la fin du dialogue global

Déserté par nombre de pays qui comptent, le Forum économique mondial est devenu le rendez-vous américain. Titrée «l’esprit du dialogue», cette édition signe pourtant la fin du multilatéralisme et du village global.
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Le Forum économique mondial est devenu le rendez-vous américain.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

Ces dernières années, l’étoile du Forum économique mondial (WEF) a pâli. Dans un monde fracturé par des guerres, et par des discordes géopolitiques entre Est et Ouest, et entre Nord et Sud, la grand-messe des leaders de la planète réunis à Davos ne dicte plus l’agenda central du monde, comme elle a pu le faire par le passé. Depuis quelques années, l’anglo-saxonisation très nette du Forum tranche avec les éditions plus internationales du passé, qui lui conféraient le rayonnement d'un «village global». 

Le WEF a connu son âge d’or durant les deux décennies 1990 et 2000, qui coïncidaient avec le boom de la globalisation. Son fondateur, l’Allemand Klaus Schwab, occupait une place centrale au sein de l’organisation. Les conférences, tout en vantant les avancées du capitalisme et de la globalisation, intégraient une touche de critique sur leurs effets, histoire de répondre au mouvement altermondialiste et de permettre le débat à l'intérieur de l'enceinte privilégiée. 

Chute de Schwab et fin d'une époque

Mais avec la montée en puissance de Donald Trump dès 2017, l’agenda mondial a changé. Les idées portées par le WEF ont perdu de leur traction. Au même moment, Klaus Schwab s’est progressivement retiré de l’exécutif, cédant son poste de CEO à Borge Brende en 2017 et se réservant aux rencontres avec les chefs d’Etat les plus importants. 

En 2024, la chute du «roi de Davos» se précise, en même temps que le monde change. Une première enquête du Wall Street Journal dénonce une culture toxique au sein du WEF. Puis, une enquête interne révèle que Klaus Schwab et sa femme Hilde auraient engagé des dépenses privées astronomiques, facturées au WEF. A la suite de cela, le grand-prêtre de la station grisonne à l'accent germanique caractéristique quitte l’organisation sur fond de vives tensions. Son retrait après 52 éditions du Forum n’a pas pris la forme d’une apogée, mais d’une désacralisation, qui annonce symboliquement la fin d’une époque pour le WEF. 

Un monologue occidental

Une époque où Davos – tout comme la Suisse – étaient un carrefour international de rencontres et de dialogue pour le monde entier. Aujourd’hui, le WEF est devenu un rendez-vous américain. Une évolution qui inspire quelques critiques, surtout lorsqu’on sait que le thème du WEF cette année est, justement, «l’esprit du dialogue». 

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L’esprit de débat a pris fin à Davos
Alec Hogg, fondateur du média sud-africain BizNews.
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«Sans la Chine, ni le Brésil, ni l’Afrique du Sud, le thème de Davos cette année n’est-il pas plutôt 'un monologue occidental'?», s’interroge Alec Hogg, fondateur du média sud-africain BizNews. Dans une chronique appelée «Davos, le Trump show, mais aussi le village fantôme des BRICS», il commente la liste des invités de cette année: «Avec qui, au juste, veut-on dialoguer? C’est devenu une réunion du fan club de Donald Trump.» Le journaliste lui-même a perdu son badge cette année, sans explications. «L’esprit de débat a pris fin à Davos», conclut-il.

Depuis huit ans, le président américain prend en effet beaucoup de place à Davos. En 2018, Donald Trump y a prononcé son discours «America First» devant une salle comble. Le Républicain est revenu en 2020. En 2025, il a participé en ligne, en pleine intronisation. Et cette année, il y revient en force avec la plus importante délégation. De leur côté, Emmanuel Macron et Ursula Von der Leyen sont des habitués. 

Les BRICS, grands absents

Mais pour ce qui est du reste du monde, c’est en effet le désert. Aucun chef d’Etat des puissances des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ne sera présent. Un revers évident pour un Forum qui se veut «mondial». 

En 2025 déjà, seule l’Afrique du Sud était représentée au niveau du chef d’Etat. La Chine n’avait envoyé ni son président, ni son premier ministre, mais l’un de ses quatre vice-premiers ministres, qui sera aussi là cette année. Depuis 2017, Xi Jinping n’est jamais retourné à Davos. Le président brésilien Lula da Silva ne s'y est pas rendu depuis 2008. Pas plus que l’indien Narendra Modi, qui n’est pas réapparu depuis 2018. Côté turc, le président Recep Tayyip Erdogan, n’a plus mis les pieds à Davos depuis 2009.

Par contre, les numéros 1 des BRICS et ceux des pays partenaires, soit aujourd’hui 20 pays qui représentent 35 à 40% du PIB mondial, se rendent tous aux sommets des BRICS, le prochain étant prévu en septembre 2026. De manière générale, le thème du multilatéralisme, défendu jusqu'en 2019 encore au WEF, a progressivement cessé de figurer en haut de l’agenda. 

Un Moyen-Orient invisible

Absence notable aussi, celle de tous les grands pays arabes: aucun chef d’Etat de cette région essentielle du monde ne sera présent cette année, à part l’allié syrien de Washington, l’ancien djihadiste Ahmed al-Charaa, et le président égyptien, Mohammed Al Sissi. Absents en revanche seront les monarques et chefs d'Etat d'Arabie saoudite, d'Algérie ou d'Irak. Un fossé géopolitique qui s’est sans cesse creusé entre le monde arabe et le monde occidental, favorisé également par la perte d’influence de l’Europe, qui avait longtemps tissé et entretenu ces liens. 

Pourtant, il y a 30 ans, le président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat, était présent. En 2003, le WEF avait même organisé une édition en Jordanie. Avec un agenda clairement affiché: promouvoir l’idée d'un «nouveau Moyen-Orient» libéralisé et tiré par le moteur économique israélien, alors que l'Etat hébreu vivait sa plus forte récession depuis 50 ans. L’idée, portée par Bill Clinton et poursuivie par George W. Bush, s’est ensuite effritée. Cette année, le président israélien Isaac Herzog est nommé parmi les participants au WEF.

Une influence au final limitée

Au-delà de l’ère Schwab, c’est l’influence du WEF, à travers sa capacité à imposer de grands thèmes à l'agenda mondial, qui révèle aujourd’hui ses limites. En effet, les thèmes du climat et de la durabilité, par exemple, ont occupé une très grande place dans les conférences des dernières années. 

Dans les faits, ces discussions ont eu peu d'impact. Tout comme pour les sommets du climat (les «COP») instaurés à la suite de l’Accord de Paris (2015), ces échanges de haut niveau ne sont pas traduits par du changement. Constat implacable, les émissions carbone ont continué d’augmenter au niveau mondial, jusqu’à atteindre un record l’an dernier, donnant rétrospectivement aux discussions engagées des entreprises invitées au WEF des airs de greenwashing. Il sera au final impossible de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C à la fin de ce siècle. Si l’on suit la trajectoire actuelle, le monde se réchauffera probablement de 2,5 à 2,8 degrés.

Autres thèmes traités dans le cadre du WEF: l’inclusivité et l’égalité des genres. Là aussi, l’orientation progressiste du WEF, qui cadrait bien avec les Démocrates américains, s’est retrouvée balayée avec l’arrivée de Donald Trump et la montée du conservatisme dans le monde. Cela donne rétrospectivement aux discussions des airs de social washing, dans cette enceinte où les buzzwords comme «globalisation inclusive et durable», «développement à visage humain» et «innovation sociale» ont été régulièrement employés. 

Les sujets passés sous le tapis

Le WEF, c’est aussi le lieu où l’on ne parle pas des sujets qui fâchent trop. Exemple, en 2019, le Forum n'a pas abordé directement la question pourtant brûlante du moment, celle du mouvement des Gilets jaunes, alors que les manifestations enflammaient la France. Si le sujet était évoqué spontanément sur plusieurs panels, le cas français n'a pas fait l'objet d'un coup de projecteur spécifique. 

D'autres sujets délicats comme les tensions communautaires et religieuses, au sein des sociétés européennes, ou la montée de l'extrême-droite et du suprémacisme, ou les menaces sérieuses que fait peser Donald Trump sur les institutions démocratiques et sur le droit international, sans compter la guerre génocidaire qu'a livrée Israël à Gaza, n'ont pas non plus fait l'objet d'un traitement spécifique dans ce Forum. Ce dernier, avant tout orienté sur l'économie et une vision managériale du monde, tend à perdre en pertinence et en réalisme dans un monde moins pacifique, plus politisé, et où les crises s'enchaînent. 

La vitrine et l'arrière-boutique

A-t-on surestimé l’influence de Davos? Non. Les connaisseurs du Forum ont toujours estimé que les vraies discussions se déroulent dans les suites d’hôtels et les cercles VIP, ceux auxquels les médias n’ont pas accès. Les badges blancs des rédactions en chef donnent certes accès à nombre de séminaires de qualité. Mais au final, une grande partie des conférences est disponible en live et il ne s'y dit pas de grands secrets. Les vraies discussions entre leaders, quant à elles, se passent ailleurs. 

Si bien que les conférences, qui oscillent souvent entre tonalité académique et business, reflètent des tendances, des modes de pensée, des idées novatrices, mais pas forcément les préférences des décideurs du plus haut niveau. Elles reflètent une ligne éditoriale idéaliste, vers laquelle les organisateurs aimeraient voir la gouvernance mondiale tendre. 

D'où le décalage. Car pendant ce temps, le monde développé, avec ses guerres toujours plus proches, sa financiarisation difficile à réguler, son protectionnisme mâtiné de mercantilisme, et ses ravages à l'environnement, a des effets concrets. Sur la répartition des richesses et les conditions de vie du plus grand nombre, mais aussi sur les flux migratoires et les finances publiques des Etats. Vu sur 30 ans, le World Economic Forum de Davos aura surtout été le fidèle miroir de l’ordre mondial du moment, mais jamais son moteur.

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