Pas juste une «initiative UDC»
Initiative neutralité: pourquoi la gauche radicale est 100% derrière

Coprésident du Parti Suisse du Travail, Timeo Antognini démonte les arguments de ceux qui s'opposent à l'initiative pour la neutralité. Il dénonce leur manière de disqualifier les soutiens à la neutralité en les étiquetant «pro-Poutine». Il s'en explique à Blick.
Une véritable neutralité apporterait plus de paix et de sécurité à la Suisse, selon Timeo Antognini, coprésident du PST-POP.
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Myret ZakiJournaliste Blick

Les détracteurs de l'initiative sur la neutralité qualifient celle-ci d'«initiative UDC» ou d'initiative «pro-Poutine». Or l'initiative s'avère très soutenue par la gauche populaire suisse. Le Parti Suisse du Travail – Parti Ouvrier et Populaire (PST-POP), le Mouvement suisse pour la Paix et une dizaine d'organisations de gauche radicale la soutiennent.

Blick a voulu mettre à l'épreuve les arguments de ce camp, qui dénonce la dimension militariste et même néocoloniale du discours pro-sanctions et pro-remilitarisation des opposants à l'initiative. Entretien avec Timeo Antognini, coprésident du PST-POP et doctorant en histoire contemporaine à l'Université de Fribourg.

Timeo Antognini, soutenir l'initiative ne fait-il pas de vous des «pro-Poutine»?
Je considère cette accusation comme assez ridicule. Pour nous, il s'agit simplement d'une initiative pour la paix. Ce type d'accusations est habituel contre les activistes pour la paix. A chaque fois, quand il y a un conflit armé, les partisans qui s'estiment dans le camp des bons accusent ceux qui s'opposent au conflit d'être dans le camp des mauvais, on a vu cela depuis très longtemps. 

Le camp de Poutine n'est-il pas le camp des mauvais?
Nous n'avons absolument aucune sympathie pour la Russie de Poutine, mais on s'oppose à la guerre et on demande une solution diplomatique. Ces accusations ridicules ne font que confirmer qu'il faut lutter pour le non-alignement de la Suisse, pour qu'elle ne participe pas à ces guerres, et qu'elle s'engage pour la paix, pour la diplomatie. 

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Les sanctions occidentales ont provoqué 560'000 morts par année au niveau mondial
Timeo Antognini
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Défendez-vous l'idée de ne pas sanctionner un pays agresseur, comme la Russie?
Il faut examiner de près de quelles sanctions on parle. Le problème n'est pas forcément les sanctions en général contre la Russie. Ce sont les sanctions unilatérales prises par l'UE. Pour les pays européens, cela fait sens de décréter un embargo sur les armes pour ce conflit-là. Mais pour la Suisse, c'est inutile, car c'est réglé automatiquement à travers notre statut neutre qui nous oblige à ne pas livrer d'armes.

Cet argument suffit-il à invalider la nécessité des sanctions?
Il y a un problème plus grave avec les sanctions de l'UE: c'est que souvent elles sont très larges, frappent l'ensemble d'un pays et deviennent la cause de l'appauvrissement de la population. La revue «The Lancet» a montré que les sanctions unilatérales des USA et de l'Europe ont provoqué 560'000 morts par an dans le monde entre 1971 et 2021, soit un total de plus de 28 millions de victimes. Cela frappe les enfants, les femmes, les populations les plus marginalisées. Nous sommes contre ce type de sanctions qui sont même plus mortelles que les conflits armés eux-mêmes.

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Le danger sécuritaire pour la Suisse vient de la participation aux guerres
Timeo Antognini
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Et comment la Suisse se défendrait-elle en cas d'attaque, si elle n'a plus d'alliances militaires?
La meilleure manière pour se défendre est de ne pas participer à cette guerre. En se rapprochant de l'OTAN, nous devenons automatiquement une cible. On se protège en ne participant pas. Le rapprochement avec l'OTAN implique moins de sécurité pour la Suisse qu'une prise de distance. Ensuite, si la Suisse est attaquée, elle a bien sûr le droit de se défendre contre l'Etat qui l'attaque, c'est évident.

Mais nous n'en avons pas les capacités...
Nous ne croyons pas qu'on sera bientôt attaqués par la Russie. Cela nous semble très peu probable, voire impossible, car la Russie n'arrive même pas à conquérir plus de quelques kilomètres en Ukraine. Affirmer qu'on va être attaqués par la Russie alimente cette peur, qui à son tour alimente la course aux armes à laquelle nous nous opposons. Le danger de sécurité pour la Suisse vient de la participation aux guerres. 

Si l'OTAN est impérialiste, la Russie n'est-elle pas impérialiste?
On pourrait certainement dire que la Russie exerce une politique de puissance en Ukraine, et en fonction de la définition de l'impérialisme que l'on retient, on pourrait aussi la définir comme impérialiste. Mais si on parle d'une politique de domination qui vise à un contrôle global, alors on ne l'observe pas autant du côté de la Russie. Si on considère qu'une politique de puissance visant à assurer ses alentours est impérialiste, alors elle l'est. 

Alors il faut lutter contre cet impérialisme aussi?
Le plus important pour nous est d'expliquer toutes les responsabilités de ce conflit. D'expliquer aussi les responsabilités que portent l'Europe et l'OTAN. 

N'est-ce pas un parti pris pour la Russie?
Non, certainement pas. Il y a eu une agression russe. Et il y a aussi eu une histoire préalable avec l'Occident qui n'a pas fait les bons gestes pour créer une paix durable en Europe. Cette Europe qu'espérait Gorbatchev dans les années 1980, où la coopération pacifique allait s'étendre du Portugal jusqu'à Vladivostok, ne s'est jamais concrétisée.

Est-ce que cela est censé justifier l'agression russe?
Non, la Russie n'est pas innocente dans ce processus, tout au contraire, mais il faut contextualiser ce conflit et voir l'histoire qu'il a, et comprendre l'échec de la collaboration avec l'Est. Sinon, on participe à cette rhétorique guerrière et manichéenne qui s'est établie de la lutte entre le Bien et le Mal, entre la démocratie et l'autoritarisme. 

Cette rhétorique ne se justifie-t-elle pas pleinement?
Non, ce n'est pas aussi simple. La Russie a commis une agression militaire illégale, mais il faut éviter de tomber dans ces explications trop faciles du Bien contre le Mal car on a aussi vu l'étendue des violations du droit international commises par des pays comme les Etats-Unis. Le danger de cette rhétorique, c'est qu'elle crée une idéologie de guerre et de réarmement, contre laquelle nous luttons, car nous pensons qu'il est possible de coexister avec la Russie, et aussi avec la Chine, et rejetons cette logique de guerre. 

Un continent européen dénucléarisé pourrait-il survivre dans un monde aussi hostile?
Oui, cela implique une Europe neutre qui ne participe pas aux guerres. S'il y a une guerre nucléaire, l'Europe serait de toute façon le champ de bataille, car elle est située entre la Russie et les Etats-Unis. Le fait d'avoir des armes nucléaires sur le continent ne résoudrait rien pour l'Europe. La course aux armes amène fatalement à la guerre, et jamais à la paix. 

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