Le principe est désormais acquis, le mode d’emploi reste à inventer. Genève devient le premier canton suisse à accepter la gratuité universelle de la contraception. L’initiative demande au canton de prendre en charge l’ensemble des frais liés aux moyens dont l’efficacité est reconnue: pilule, contraception d’urgence, implants, injections, patchs, anneaux, stérilets ou encore préservatifs. Mais il s’agit d’une initiative non formulée: le Grand Conseil doit encore transformer cette volonté populaire en loi.
Et la facture pourrait être importante. Avant le vote, plusieurs estimations évoquaient un coût de 20 millions par année. Le Conseil d'Etat genevois s’opposait d’ailleurs à une prise en charge universelle, préférant concentrer l’aide sur les personnes pour lesquelles le prix constitue véritablement un obstacle.
Le casse-tête des préservatifs
Reste surtout à savoir comment organiser concrètement la gratuité. Pour une pilule, un implant ou un stérilet, le passage par des professionnels de santé offre déjà un cadre permettant d’imaginer un remboursement. Le préservatif pose une autre question: vendu librement partout, comment assurer sa gratuité tout en déterminant qui peut bénéficier du dispositif genevois?
Pharmacien de profession, le conseiller national UDC Thomas Bläsi, dont le parti s'opposait à l’initiative, relativise le risque d’un «tourisme du préservatif». «Je n’ai pas l’impression que leur prix soit suffisamment important pour que des gens traversent les frontières cantonales pour aller en chercher.»
Il pointe plutôt deux enjeux: l’accessibilité et la confiance dans les produits distribués. «Si l’Etat prend en charge la distribution de préservatifs, il faudra voir quelle qualité est proposée au public.» Il estime notamment que la présentation du produit, par exemple dans un emballage scellé, peut jouer un rôle dans la confiance placée par les utilisateurs en ce futur nouveau système de distribution. Face à la progression des infections sexuellement transmissibles, l’élu juge qu’un intérêt de santé publique existe, à condition que le système soit «simple, accessible et bien pensé».
«Pas de limitation liée à l’âge»
Dans le camp des vainqueurs, le score surprend même les initiants. «On pensait avoir un oui, les retours du terrain étaient positifs, mais un tel score, c’est une surprise», confie à Blick Jacklean Kalibala, députée socialiste, médecin et porteuse de la campagne. Elle y voit l’effet conjoint de la solidarité et du poids croissant des dépenses de santé. «Ça nous montre que les Genevois sont progressistes.»
Elle espère désormais un effet d’entraînement dans d’autres cantons puis, à terme, une prise en charge de la contraception par la LAMal au niveau fédéral. Mais elle pose aussi ses lignes rouges pour la future loi genevoise: «Pas de limitation liée à l’âge, pas de limitation dans les moyens de contraception: ils doivent tous être pris en charge. Et pas d’intervention de l’Etat dans les décisions médicales sur le choix du mode de contraception.»
«Une question pour toute la société»
Amanda Gavilanes, coprésidente du Parti socialiste genevois, espère de son côté que la mise en œuvre ne prendra pas les deux années entières envisagées et qu’un dispositif pourra être prêt dans environ dix-huit mois.
Elle inscrit le vote dans une réflexion plus large sur la répartition du coût de la contraception. «Depuis les années 1960, la pilule a constitué une révolution sexuelle pour les femmes, mais les hommes s’en sont désintéressés», estime-t-elle, à l’exception notamment d’un regain d’attention durant l’épidémie de VIH, dans les années 1990 et 2000. Aujourd’hui, dit-elle, «le fardeau économique de la contraception retombe quasi exclusivement sur les épaules des femmes».
Elle souhaite également que le vote serve à remettre la prévention au premier plan: «On voit avec les jeunes générations que le préservatif n’est plus automatique, de même que le dépistage lorsqu’on change de partenaire.» Pour elle, pouvoir choisir ou non la pilule ou un stérilet pour des raisons économiques ou de santé «ne doit pas être une question uniquement féminine, mais une question pour toute la société».
Une loi «au plus proche» de l'initiative
Pierre Maudet, conseiller d’Etat chargé de la Santé, prend acte d’un résultat qu’il qualifie de «très clair»: le prix ne doit plus constituer un obstacle à la contraception. Pharmaciens, gynécologues et tissu associatif devraient donc être associés aux travaux. Les premières discussions sont prévues au printemps prochain et Pierre Maudet juge raisonnable une entrée en vigueur au 1er janvier 2028, après le passage nécessaire devant le Grand Conseil. Un référendum resterait par ailleurs possible contre la future loi.
«On ne va pas pouvoir se contenter d’offrir des préservatifs», prévient le magistrat. Le canton veut à la fois consolider les dispositifs existants, respecter le principe accepté dimanche et en tirer un bénéfice en matière de santé publique. Car le vote n’a réglé qu’une chose: le principe. «C’est le problème des initiatives non formulées: elles n’ont pas d’effet magique. Il y a du boulot, et on va se retrousser les manches.»