Les réjouissances du personnel soignant ont vite laissé place à une grande gueule de bois. Fin 2021, plus de 2,1 millions de Suisses se sont rangés derrière l'initiative sur les soins infirmiers. Le «oui» à l'initiative populaire est passé à 61%. L'objectif: améliorer significativement les conditions de travail du personnel soignant.
Mais à présent, la Berne fédérale doit mettre cette initiative en œuvre... et c'est la désillusion. «Nous sommes choqués de voir à quel point la volonté du peuple est bafouée», s'exclame Yvonne Ribi, directrice de l'association professionnelle des infirmiers. C'est pourquoi l'alliance des associations de santé a décidé de rendre l'information publique. «Le peuple doit savoir ce qui se passe à Berne», ajoute Yvonne Ribi. Les professionnels de la santé ont exprimé leur colère dans une lettre ouverte, adressée aux conseillers nationaux de la commission de la santé.
Cette semaine, la commission de la santé du Conseil national se réunit à Berne pour débattre sur la mise en œuvre de cette initiative. Or, les récents débats ont indigné Yvonne Ribi et ses camarades. «La proposition déjà insuffisante du Conseil fédéral l'est encore davantage», affirme-t-elle. L'initiative populaire ne sera tout simplement pas mise en œuvre de cette manière. Yvonne Ribi estime qu'entre 25 à 30% de l'initiative tout au plus sont réalisés aujourd'hui.
«Nous fonçons droit dans le mur»
Concrètement, la commission propose des prescriptions sur les conditions de travail qui devraient figurer dans la future législation. Par exemple, le Conseil fédéral voulait fixer une durée maximale légale du travail de 45 heures, mais la commission du Conseil national en préconise 50. Par ailleurs, le Conseil fédéral ne devrait pas être autorisé à réduire la durée normale du travail de 42 à 40 heures. Il en va de même pour les directives possibles concernant la rotation du personnel dans les services, les indemnités pour le travail du dimanche ou les primes de remplacement.
Yvonne Ribi en est convaincue: sans amélioration des conditions de travail, le secteur de la santé sera bientôt en pénurie massive de personnel: «Nous fonçons droit dans le mur.» Aujourd'hui déjà, de très nombreux postes ne peuvent être pourvus dans les maisons de retraite et les établissements de soins, dans les hôpitaux, dans les services d'aide et de soins à domicile ou dans les services de psychiatrie, et la Suisse devient très dépendante du personnel soignant étranger.
«Si les conditions de travail ne sont pas bonnes, les gens quittent la profession au bout de deux ans», explique Yvonne Ribi. «Il faut impérativement des améliorations pour que nous puissions assurer l'avenir des soins infirmiers.» Pire encore: la pénurie de personnel sera considérablement aggravée par le départ à la retraite des baby-boomers.
Comment revaloriser le personnel
La conseillère nationale Vroni Thalmann-Bieri (Union démocratique du centre (UDC)) n'a rien contre de meilleures conditions de travail pour le personnel soignant. Néanmnoins, elle s'oppose à la proposition du Conseil fédéral. «Je suis contre l'inscription de chaque détail des conditions de travail dans la loi.» La politicienne lucernoise est persuadée que les maisons de retraite ou les hôpitaux doivent offrir d'eux-mêmes de bonnes conditions de travail pour trouver du personnel. «Là où les gens sont valorisés, on trouve de bons collaborateurs.»
De nombreuses institutions ont déjà trouvé de bonnes solutions. Par exemple, en milieu rural, les salaires sont corrects et les maisons de retraite proposent des solutions adaptées aux horaires décalés. «Voilà pourquoi il ne faut pas tout surréglementer», argue Vroni Thalmann-Bieri, convaincue que cela ne ferait que créer des problèmes juridiques inutiles. De plus, une réduction légale du temps de travail pourrait aggraver la pénurie de main-d'œuvre qualifiée, au lieu de permettre aux salariés d'aménager leur temps de travail en fonction de leurs besoins.
L'association hospitalière H+, dont la présidente Regine Sauter (Parti libéral-radical (PLR)) préside également la commission de la santé, s'est jusqu'à présent opposée avec succès à la proposition du Conseil fédéral. L'association a mis en garde contre «une nouvelle expansion de la bureaucratie». Les hôpitaux estiment que cette intervention porterait indûment atteinte à leur «liberté d'entreprendre».
Plus précisément, la question porte sur les coûts supplémentaires potentiels pour les hôpitaux – souvent déjà confrontés à des difficultés financières – et sur le financement de ces coûts. «En assouplissant certaines réglementations rigides du temps de travail, les hôpitaux et les cliniques conserveront la flexibilité nécessaire pour trouver des solutions adaptées et flexibles pour leur personnel», a déclaré l'association en janvier au sujet des projets de la commission de la santé.