La Fraternité traditionaliste Saint-Pie X a procédé mercredi dans son fief historique d'Ecône en Suisse à des sacres épiscopaux non autorisés devant 16’500 fidèles en provenance du monde entier, provoquant la «profonde douleur» du Vatican face à cet «acte schismatique». Qualifiée d'«historique» par la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX), cette journée a été celle des premiers sacres épiscopaux depuis 1988 de cette communauté catholique traditionaliste fondée par l'évêque français Marcel Lefebvre et forte d'environ 600’000 adeptes dans le monde.
Dans la soirée, le cardinal secrétaire d’État du Vatican, Pietro Parolin, a évoqué devant les journalistes «la profonde douleur» ressentie au sein de l'Eglise face à ces ordinations qui, selon lui, «rompent l'unité de l'Eglise» et constituent «un acte schismatique» s'accompagnant de «sanctions très précises», avec au premier chef, «l'excommunication» des évêques de la communauté. «J'ignore quand et comment cette excommunication sera prononcée mais j'espère que, malgré ce qui s'est passé aujourd'hui, le dialogue pourra reprendre et qu'une véritable solution pourra être trouvée», a-t-il ajouté.
Excomuniés de facto
Cette semaine, le pape Léon XIV avait appelé la Fraternité à renoncer à son projet: «Je vous supplie du fond du coeur: revenez sur votre décision!», leur avait-il écrit, soulignant qu'en cas d'«acte schismatique», les sacrements – comme le mariage et la confession – administrés par les évêques ne seraient plus reconnus par l'Eglise catholique. En ignorant cet ultime appel du souverain pontife, les quatre nouveaux évêques - les abbés français Michel Poinsinet de Sivry et Marc Hanappier, l'abbé américain Michael Goldade et l'abbé suisse Pascal Schreiber - se trouvent de facto excommuniés, ainsi que les deux derniers évêques dont la fraternité disposait jusqu'à ce jour.
La communauté affirme elle que «toutes peines et censures (...) n'ont aucune valeur», tout en disant «regretter sincèrement» d'avoir dû agir «sans l'autorisation du Saint-Père». Comme en 1988, les évêques ont été consacrés sans juridiction attitrée, ce qui, selon la Fraternité, exclut tout schisme et toute excommunication. Mais le Vatican considère que consacrer un évêque sans l'accord du pape entraîne une exclusion automatique des évêques consacrés et consacrants.
«Un moment magnifique»
Cette grand-messe en latin qui a duré cinq heures et demie, célébrée dans un faste liturgique dominé par le pourpre et l'or, s'est déroulée en plein air devant 16’500 personnes, d'après les organisateurs, sur la prairie d'Ecône, une commune du canton du Valais où Marcel Lefebvre avait consacré quatre évêques il y a 38 ans. Une vaste scène couverte a accueilli l'office, ainsi que plusieurs centaines de prêtres et de soeurs, tandis que des écrans ont permis aux fidèles de suivre la célébration à l'extérieur de la tente.
Luz Dussan, une Colombienne de 57 ans, est arrivée des Etats-Unis pour voir ce sacre: «Je suis heureuse, je suis fière d'appartenir à la Fraternité. Je n'aurais jamais imaginé vivre cela». A l'issue de la cérémonie, les nouveaux évêques sont allés à la rencontre des fidèles pour les bénir, revêtus de leur chasuble écrue ornée de passementeries dorées en feuillage, coiffés d'une mitre dorée et tenant une crosse de berger. Pour Marie Borgeat, une Suisse de 30 ans qui a pleuré pendant la cérémonie, ce fut «un moment magnifique»: «C'est le moment où l'on a envie de courir pour recevoir la bénédiction des nouveaux évêques».
«Notre survie»
Cette communauté rejette en bloc les évolutions de l'Eglise depuis le Concile Vatican II (1962-1965), qui a profondément transformé l'institution. Ses fidèles sont attachés à une interprétation stricte de la tradition doctrinale et liturgique, notamment à la messe de rite «tridentin», qui se caractérise par l'usage du latin et un prêtre officiant dos à l'assemblée. En 1988, le pape Jean-Paul II avait déjà lancé un appel à la Fraternité pour la dissuader d'ordonner de nouveaux évêques, en vain. Cette ordination avait alors entraîné une excommunication immédiate, qui avait été levée en 2009 par Benoît XVI.
La Fraternité, qui compte aujourd'hui 751 prêtres et près de 800 lieux de culte desservis dans 77 pays, explique son initiative par une «nécessité». «Nous étions très inquiets car nos évêques vieillissaient. Il en allait de notre survie», a dit Paul Robinson, un prêtre de la Fraternité à Denver, aux Etats-Unis. Bien qu'influente dans certains milieux conservateurs, elle demeure minoritaire au sein de l'Eglise catholique et ses quelque 1,3 milliard de fidèles.