Travail et prospérité
Les Suisses sont-ils vraiment devenus paresseux?

Le 1er mai, syndicats et employeurs s’opposent sur la question du travail et des salaires. L’économiste Mathias Binswanger décrypte ces tensions et leurs implications pour la Suisse.
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Le désir de temps libre et de loisirs nous coûte-t-il la prospérité?
Photo: imago/Geisser
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Martin Schmidt

Travailleurs, employés et jeunes actifs descendent dans la rue ce 1er mai pour réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Des dizaines de manifestations sont prévues dans toute la Suisse à l’occasion de la Fête du Travail. Les syndicats dénoncent une stagnation des salaires réels ces dernières années, alors que la hausse des primes d’assurance maladie et des loyers pèse de plus en plus lourdement sur les ménages.

Du côté des milieux économiques et politiques, le discours est tout autre. Responsables politiques conservateurs et libéraux, dirigeants d’entreprises et organisations patronales appellent à redoubler d’efforts pour préserver la prospérité nationale. Ils évoquent notamment le développement du «temps partiel par choix de vie», qui concernerait particulièrement les plus de 50 ans.

Pour éclairer ces divergences, nous avons rencontré l'économiste Mathias Binswanger sur le campus de l’Université de Saint-Gall.

Mathias Binswanger, les Suisses sont-ils vraiment devenus paresseux?
En économie, il ne s'agit pas d'obtenir le revenu le plus élevé possible, mais de maximiser son propre bénéfice. Les gens choisissent de consacrer plus de temps libre à leurs loisirs s'ils en retirent davantage de profit qu'un salaire plus élevé. C'est un phénomène lié à la prospérité. Les salaires sont suffisamment bons pour que l'on puisse vivre d'un emploi à temps partiel. Cela vaut particulièrement pour les personnes âgées, qui disposent d’un patrimoine plus important. D'un point de vue purement économique, on ne peut pas leur en vouloir.

Mais d'un point de vue social? Une partie de la critique repose sur l'idée que ceux qui n'exploitent pas pleinement leur potentiel de travail nuisent à l'économie et privent l'Etat et les institutions sociales de recettes.
C'est une vision erronée. On ne peut pas attendre des gens qu'ils organisent leur vie en fonction des besoins de l'économie ou de l'Etat s'il n'y a aucune incitation à le faire. Chacun fait ce qui est le mieux pour lui ou pour elle personnellement. Autrefois, beaucoup pensaient encore que leurs enfants devaient avoir une vie meilleure que la leur. Mais cette promesse n'est plus crédible.

Le rêve d'autrefois – une voiture, une maison et une famille – semble s'être envolé pour beaucoup. Ne voyez-vous pas là un problème?
Nous vivons dans l'un des pays les plus riches du monde, mais les prix sont si élevés dans les zones très prisées que les jeunes ne peuvent de plus en plus se permettre d'acheter un appartement, et encore moins une maison individuelle. Cela n'a rien de surprenant quand on sait que l'espace disponible se raréfie sous l'effet de l'immigration massive. Mais ce sont surtout les personnes hautement qualifiées et bien rémunérées qui font grimper les prix. Les responsables politiques voient la solution dans la densification, alors que beaucoup de gens ne souhaitent pas vivre dans des zones densément peuplées. La prospérité, c'est aussi pouvoir vivre comme on l'entend. Beaucoup rêvent encore d’avoir leur propre petite maison, mais ce rêve s'éloigne de plus en plus de la réalité.

Outre la croissance démographique, l'inflation des prix des actifs est un facteur clé de hausse des prix dans le secteur immobilier. Les capitaux considérables des personnes fortunées et de nos caisses de retraite doivent générer des rendements. La pression reste forte.
Il s'agit d'un problème à plusieurs niveaux. Nos caisses de pension dépendent fortement des rendements immobilier. C'est une solution malheureuse. Mais l'ensemble de l'économie est soumis à une obligation de croissance, car c'est le seul moyen pour la majorité des entreprises de réaliser des bénéfices à long terme. Or, dans un pays riche comme la Suisse, les besoins matériels de base finissent par être satisfaits à un moment donné. C'est pourquoi l'économie doit sans cesse susciter de nouveaux besoins pour que la croissance puisse se poursuivre.

Parallèlement, le taux de natalité ne cesse de baisser. Et voilà qu’on réclame encore plus de travail. Sommes-nous en train de nous saboter nous-mêmes?
Oui, bien sûr. C'est quand même bizarre de penser que des gens se compliquent la vie sans raison. Nous créons des structures qui, au final, ne nous permettent pas de mener une vie quotidienne réellement épanouissante. L’idéal de la famille à double revenu, dans laquelle les deux conjoints travaillent idéalement à plein temps, est souvent source de stress. Hommes et femmes réagissent en délaissant de plus en plus les enfants et la famille. Comme le montre l'expérience de différents pays, subventionner les crèches n’a pas non plus pour effet d’augmenter le taux de natalité. De nombreux jeunes prennent peu à peu conscience qu’il est difficile de concilier réussite professionnelle, enfants, rythme de vie stimulant et détente.

Nous pallions notre manque de main-d'œuvre par l'immigration, qui est mise sous forte pression par l'initiative des 10 millions.
En Suisse, nous avons mis en place un système tel que nous ne voulons plus effectuer certains travaux nous-mêmes et que nous faisons appel à des personnes venues de l'étranger pour les réaliser. C'est relativement simple. Que ce soit dans la restauration ou les soins, mais aussi chez les ingénieurs et les médecins. Ce sont deux filières d'études relativement exigeantes. En tant qu'ingénieur, on ne gagne même pas particulièrement bien sa vie. Certains se disent alors: «Je préfère étudier la gestion d'entreprise, travailler comme cadre, gagner mieux ma vie et être davantage sous les feux de la rampe.» De plus, nous assistons en Suisse à un phénomène que j'appelle la «luxembourgisation».

Qu'entendez-vous par luxembourgeoisation?
Au Luxembourg, la population locale travaille principalement dans la fonction publique et gère la prospérité grâce à des emplois bien rémunérés. Mais c'est surtout aux étrangers qu'on laisse le soin de générer cette prospérité. On observe de plus en plus cette tendance en Suisse également. Ainsi, 30 à 40% des ingénieurs ou des médecins sont désormais originaires de l'étranger. Dans le secteur public, en revanche, plus de 90% des Suisses continuent de travailler. De plus, en multipliant sans cesse les nouvelles réglementations, nous créons nous-mêmes de nombreux emplois bien rémunérés dans l'administration. Nous renforçons la protection des données, et soudain, il faut des délégués à la protection des données partout. De plus en plus de certifications sont nécessaires, ce qui nécessite des auditeurs de certification.

Que proposez-vous donc?
Nous devons revaloriser l'apprentissage et le considérer comme équivalent aux études supérieures. Les perspectives, par exemple dans l'artisanat, sont en réalité très prometteuses. De nombreuses petites entreprises artisanales recherchent désespérément des successeurs. Et nous devrions également nous intéresser aux personnes plus âgées. Il y a beaucoup de personnes de plus de 65 ans qui aimeraient travailler à temps partiel. Il y a là un grand potentiel, mais dans les conditions actuelles, ni les employeurs ni les employés n'y trouvent d'intérêt.

Les personnes âgées sont souvent désavantagées dans leur recherche d'emploi, alors que le relèvement de l'âge de la retraite est une revendication politique récurrente. Comment concilier ces deux réalités?
Il s'agit là d'un décalage total, qui s'explique par les incitations. Grâce à la libre circulation des personnes, les employeurs ont la possibilité de recruter un jeune originaire de l'UE parmi un vaste vivier de main-d'œuvre. Les jeunes sont considérés comme malléables. On peut encore leur faire passer des messages. Les personnes plus âgées sont perçues comme moins flexibles, et leur expérience ainsi que leurs connaissances ne comptent plus beaucoup aujourd'hui.

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