Julian Genner, vous avez rencontré plus d’une centaine de survivalistes et visité leurs caves. Dans quel univers avez-vous plongé?
Un univers très sombre, même s’il paraît à première vue étonnamment banal.
A quoi ressemble de telles caves?
On y trouve surtout un amas d’objets. L’un d’eux avait stocké des produits du quotidien pour trois personnes pendant une année entière. Serviettes hygiéniques, papier toilette, dentifrice, médicaments… la liste est interminable. Un autre possédait même du matériel de dentiste et des combinaisons de décontamination.
Les boîtes de conserve ne manquent probablement pas non plus.
Bien sûr. Il y en a en grande quantité, parfois avec des réserves d’eau dans des bidons, un 4x4 équipé dans le garage, des caches dans la forêt ou un refuge préparé en montagne. C’est un univers qui rappelle en permanence à quel point le monde extérieur est perçu comme dangereux.
Les survivalistes cherchent donc avant tout à se protéger?
C’est tout le paradoxe. Leur cave est pleine de provisions, mais leur esprit est plein d’inquiétudes. Plus on veut se protéger, plus on nourrit ses peurs. Avec 400 conserves, on se demande si cela suffit, ou s’il en faudrait 800. Et si l’électricité venait à manquer? Ou si des pillages éclataient? La spirale s’emballe, au point que certains cachent même des armes hors de chez eux.
A quoi se préparent-ils exactement?
A de nombreux scénarios, le plus fréquent étant un black-out. Beaucoup imaginent des situations extrêmes, comme l’effondrement de l’ordre public.
Pourquoi aller aussi loin?
Parce que cela offre un récit dans lequel on reprend le contrôle de sa vie. Beaucoup ont le sentiment de l’avoir perdu au quotidien. Ils se sentent contraints par la société, par ses règles et ses normes. La crise devient alors une forme de libération.
Comment se représenter ces personnes? J'ai l'image d'un homme trapu et barbu, armé jusqu'aux dents, assis dans son garde-manger et passant en revue les scénarios de crise.
L'image du survivaliste armé jusqu’aux dents est caricaturale. Ce sont majoritairement des hommes, certes, mais assez ordinaires. La préparation répond aussi à un idéal de virilité, de protecteur de la famille, un rôle de soutien difficile à atteindre aujourd’hui.
En vous, avez-vous des réserves à la maison?
Non, mais mon foyer est bien équipé. Tout simplement parce que je n'aime pas les supermarchés et que je préfère n'y entrer qu'une fois par semaine.
Ne devrait-on pas tous constituer des réserves? Même la Confédération recommande de faire des réserves d'urgence.
Les stocks d’urgence reposent sur une logique collective. L'idée est de pouvoir subvenir à ses besoins quelques jours afin de soulager les secours. Les survivalistes, eux, anticipent plutôt une rupture totale de la société et un Etat défaillant.
Et s'ils avaient raison? Actuellement, il existe un consensus social selon lequel la situation mondiale est préoccupante.
Personne ne peut prédire l’avenir. Même les survivalistes ont été surpris par la guerre en Ukraine. Et les recherches montrent que, dans les crises, les gens s’entraident. On l’a vu pendant la pandémie, qui n’a pas provoqué d’effondrement social.
Certains les considèrent comme des extrémistes.
En tant que chercheur, j’essaie de comprendre plutôt que juger.
Alors, qui sont-ils exactement?
Généralement des citoyens ordinaires, souvent envahis par leurs inquiétudes envers l'avenir. Leurs angoisses prennent de plus en plus de place, jusqu'à écraser leur plaisir de vivre. Il y a quelque chose de profondément triste là-dedans. Il n'y a pas que des mauvaises surprises dans la vie, il y a aussi de beaux hasards. Mais les survivalistes perdent ce lien, ils restent prisonniers de leurs craintes.
On sent une certaine empathie dans votre regard.
Oui. Quand des personnes se replient sur elles-mêmes, s’isolent et se méfient même de leurs voisins, cela traduit une grande fragilité. Je les vois avant tout comme des individus vulnérables, pas comme des extrémistes de droite.
Le phénomène vient-il de l'extrême droite?
En partie. Pour la classe moyenne, une promesse a longtemps prévalu: travailler dur permettrait un jour de vivre mieux. Depuis la crise financière de 2008, cet état d’esprit s’est fissuré et le pessimisme gagne du terrain. Autrefois, on épargnait pour s’enrichir, aujourd’hui, on met de côté pour simplement préserver ce que l’on a. C’est ainsi que de plus en plus de personnes se tournent vers le «prepping», attirées par une illusion de sécurité.
Comment gérer cette incertitude?
Rien n'empêche de se préparer à certaines choses. Se préparer est utile, mais cela devient problématique lorsque cela devient une obsession. A force de vouloir tout anticiper, on finit par ne plus vivre. C'est d'ailleurs une tendance sociale ou politique.
Que voulez-vous dire?
Avec la mondialisation, les Etats ont perdu une part de contrôle sur leur économie. La guerre en Iran en offre une illustration frappante: la fermeture d’un détroit suffit à assombrir les perspectives de croissance à l’échelle mondiale. En Suisse, le débat politique se concentre dès lors sur la protection, qu’il s’agisse de préserver la place économique, de garantir les assurances sociales ou de protéger le climat.
Pourquoi est-ce un problème?
Au final, il s’agit d’une posture défensive. Une équipe qui place ses onze joueurs devant son but évitera peut-être d’encaisser, mais elle ne gagnera pas. Se préparer est utile, encore faut-il accepter une part d’incertitude. A trop vouloir préserver le statu quo, on investit temps, argent et ressources au détriment de la capacité à apprendre, évoluer et s’adapter, tant dans la sphère privée que politique.
Faut-il donc accepter le risque?
Personne ne tombe amoureux sans prendre de risque. A vouloir éliminer toute incertitude, on la renforce paradoxalement. Les survivalistes cherchent à gagner en résilience, mais finissent par perdre leur capacité à façonner l’avenir. Leur curiosité s’émousse et leur aptitude à saisir les opportunités recule. Préserver n’est pas un mal en soi, tout dépend du prix à payer.