Une bombe politique et diplomatique. Un casse-tête sécuritaire et financier. Et l’occasion de raviver les plaies frontalières que les autorités locales s’efforcent d’apaiser et de soigner en permanence. A un mois et demi du sommet du G7 à Evian-les-Bains (Haute-Savoie), du 15 au 17 juin, la Suisse redoute que la France lui fasse payer le prix cher de cette invitation adressée par Emmanuel Macron à ses homologues des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, de l’Italie, de l’Allemagne, du Japon et de l’Union européenne. La preuve? L’agitation déjà en cours à Genève, où les collectifs anti-G7 ont prévu d’établir leurs quartiers. Regroupées sous la bannière «No G7», une cinquantaine d’organisations ont prévu de descendre dans la rue le 14 juin.
Le plus choquant, vu de Suisse, est l’impression que les autorités françaises sont indifférentes. Lors d’une récente conférence de presse, la préfète de Haute-Savoie, Emmanuelle Dubée, n’a pas donné suite aux demandes helvétiques de fermeture de la frontière. Cette dernière a aussi indiqué que les organisateurs de ce sommet annuel des pays les plus riches, dont le lieu tourne au sein des pays membres, n’ont reçu pour l’heure aucune demande formelle de manifestation, de contre-sommet ou de village alternatif en Haute-Savoie. Genève, vitrine de la mondialisation financière et capitale internationale, est il est vrai un bien meilleur choix en termes de visibilité pour les protestataires.
Trump, comme Bush
C’est sur son aéroport que Donald Trump atterrira le 15 juin, comme l’avait fait son prédécesseur George W. Bush le 1er juin 2003, avant de gagner Evian en hélicoptère. Genève avait alors été le théâtre d’importantes manifestations altermondialistes contre le G8 et la politique américaine. Entre 70'000 et 100'000 personnes avaient défilé, et des affrontements avaient défiguré la ville. Coût total, rien que pour la sécurité policière et militaire: environ 40 millions de francs suisses.
2003-2026: le parallèle dit en effet tout, car il place la Suisse devant un casse-tête. En 2003, la France avait choisi Évian pour accueillir un G7 alors dominé par la question de la guerre en Irak, à laquelle le président Jacques Chirac et le chancelier Gerhard Schröder avaient refusé de participer. Vingt-trois ans plus tard, bis repetita. C’est de nouveau à Evian, cette ville hôtelière dont le casino a récemment en partie brûlé, que l’affrontement va de nouveau avoir lieu.
Les Etats-Unis de Donald Trump sont engagés depuis le 28 février aux côtés d’Israël dans une guerre contre l’Iran, qui a engendré l’actuel blocus naval du golfe Persique. Tous les pays européens, pourtant membres de l’OTAN (l’Alliance atlantique), ont cette fois dit non, affirmant que cette guerre n’est pas la leur. La tension géopolitique est donc maximale. La figure de Donald Trump est même encore plus polarisante que celle de George W. Bush. De quoi faire descendre dans la rue, et radicaliser, des dizaines de milliers de protestataires.
Silence français
Or, que fait et que dit la France? Rien ou presque. Pas un mot jusque-là du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, pourtant proche de la Suisse. Pas un mot, au-dessus, de la part d’Emmanuel Macron. Le contact n’a pourtant jamais été aussi étroit depuis la catastrophe de Crans-Montana, le 31 décembre. Paris et Berne sont en contact régulier. La crise est ouverte, par ailleurs, entre l’Italie (membre du G7) et la Suisse à propos de l’incendie et de l’enquête en cours, dans laquelle Giorgia Meloni s’emploie à peser de tout son poids politique.
Un peu de coopération à propos du G7, et d’entente mutuelle, ferait donc du bien. Sauf que l’indifférence règne. «Les Français partent du principe que le mouvement anti-G7 n’est pas leur affaire. C’est un mouvement international. Ce n’est pas une opposition franco-française. Or Genève prétend, justement, se présenter comme une grande capitale diplomatique. Qu’elle assume!», sourit un ambassadeur français.
Le raisonnement français n’est pas illogique. La vraie question, que l’on entend à Paris, porte plutôt sur le choix d’Evian, à nouveau, au lieu d’avoir opté pour une autre destination propice à ce type de sommet. En août 2019, le sommet du G7 s’était tenu à Biarritz. En mai 2011, le sommet avait eu lieu à Deauville. La France ne manque pas de destinations hôtelières pour un événement de ce type. Or la Haute-Savoie a des contraintes d’accès bien connues.
Résultat, les Suisses voient dans ce choix une mauvaise manière. «Evian, c’est le moyen de réduire les dommages collatéraux en France. Macron veut faire payer la Suisse», estime un vétéran de l’organisation du sommet de 2003. A l’époque, le gouvernement français avait finalement contribué à hauteur de 18 millions de francs sur les 40 millions engagés pour les frais sécuritaires. Moins de la moitié! Il avait fallu en plus négocier. Or la France actuelle a un problème criant de finances publiques. Tous les budgets sont à l’arrêt. Alors, tant pis pour la facture que devra assumer la Confédération!
L’équation Trump
Une autre équation ajoute à l’énervement: l’équation Trump. Le 14 juin, le président des Etats-Unis sera à Washington pour fêter son anniversaire. Il a fait reculer le G7 d’une journée. Viendra-t-il au sommet? Fera-t-il un passage éclair comme au Canada, à Kananaskis, dans l’Alberta? Pour le moment, le G7 est toujours dans l’agenda de la Maison Blanche. Trump se rendra ensuite, un mois plus tard, en Turquie pour le sommet de l’OTAN à Ankara, les 6 et 7 juillet.
Qu’est-ce que la Suisse y gagne? Rien. Elle n’est pas membre du G7. Elle n’est pas membre de l’OTAN. Mais elle ne doit pas non plus fâcher Trump, ce président qui n’a pas hésité à rudoyer la Confédération dans les négociations sur les tarifs douaniers, et qui exige toujours un accès au marché helvétique pour les produits américains. Entre le marteau du G7 et l’enclume Donald…
Pas de contre-sommet à Evian
Pour les autorités helvétiques, la solution serait que la France organise le contre-sommet. Or la réponse est, pour le moment, négative. Lors de sa conférence de presse, la préfète de Haute-Savoie a surtout parlé sécurité. Deux périmètres seront activés du 11 au 17 juin. La zone rouge, autour du lieu du sommet, à savoir le palace Evian Resort et ses abords, sera réservée aux personnes accréditées.
La zone bleue, plus large, englobera la commune d’Evian-les-Bains, ainsi que Neuvecelle et Publier. Il faudra un pass G7, sous forme de code QR, pour y accéder. De l’autre côté du lac, à Ouchy, la fan zone de la place de la Navigation, qui aurait dû ouvrir pour le Mondial de football (qui s’ouvre aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique le 11 juin), comme durant l’Euro 2024, ne se tiendra pas. Le ras-le-bol des Vaudois n’en sera que plus fort. La bombe franco-suisse n’a pas encore explosé. Mais elle est dégoupillée.