Les téléphones de Christian Brenner sonnent sans arrêt depuis plusieurs jours. L'Autrichien dirige en Suisse le négociant en or Philoro. Depuis les premières frappes sur l'Iran ce samedi, la demande de lingots et de pièces a encore bondi. «La sécurité est très recherchée en ce moment: nos clients achètent de l'or, mais aussi de l'argent, dans des proportions historiques», explique-t-il. Selon lui, le volume des ventes est actuellement cinq fois supérieur à celui d'une journée normale.
Cette ruée crée des difficultés inédites pour les vendeurs d'or. «Aucun négociant ne dispose de stocks suffisants pour répondre à la demande actuelle», souligne l'expert en métaux précieux. Conséquence: les équipes logistiques travaillent en ce moment jusqu'à très tard dans la nuit. Le réapprovisionnement en lingots de différentes tailles nécessite des transports sécurisés depuis les raffineries du Tessin vers les négociants et les banques à travers toute la Suisse.
«Je n'avais encore jamais vu ça»
«Le délai d'attente pour l'or physique est actuellement d'environ deux semaines, selon le format», précise Christian Brenner. Les petites unités, notamment les lingots de 50 grammes, sont particulièrement recherchées. Leur prix avoisine en ce moment les 6'600 francs.
Durant ces deux semaines d'attente, le prix de l'or pourrait encore atteindre de nouveaux sommets. «Les clients peuvent toutefois commander au cours actuel et bloquer le prix», rassure Christian Brenner. Ils profitent ainsi d'éventuelles hausses pendant le délai de livraison. Pour rappel, le prix de l'or a plus que triplé au cours des dix dernières années. En 2016, le kilo d'or coûtait un peu plus de 40'000 francs, contre près de 130'000 francs aujourd'hui.
La hausse est particulièrement flagrante depuis la fin de l'été 2025. «Cela fait maintenant 15 ans que je suis dans le métier, mais je n'avais encore jamais vu ça, explique le négociant. Depuis septembre dernier, nous vivons un supercycle – et le mois de janvier a encore tout dépassé en termes de volume.» Ce qui est frappant souligne-t-il, c'est qu'il y a beaucoup de nouveaux clients, et qu'ils sont de plus en plus jeunes.
Autrefois impopulaire, aujourd'hui convoité
Parmi les grands bénéficiaires de ce phénomène, le président de la Banque nationale, Martin Schlegel, se frotte sans doute les mains: l'an dernier, seuls les 1040 tonnes d'or détenues par la banque ont généré un bénéfice, la valeur des réserves ayant augmenté de plus de 36 milliards de francs. Grâce à la redistribution de ces profits, l'Etat fédéral et les cantons profitent eux aussi de l'engouement pour l'or sur les marchés.
Et de nombreux Suisses en tirent également profit. Selon une étude menée à l'automne 2024, les appartements, maisons, coffres privés et compartiments bancaires contenaient environ 200 tonnes de lingots et de pièces d'or. Leur valeur, estimée à 15 milliards de francs à l'époque, pourrait aujourd’hui atteindre les 25 milliards — voire un peu plus.
L'incertitude mondiale pousse de plus en plus d'investisseurs vers l'or, autrefois délaissé. Ce métal jaune était longtemps jugé peu attractif, car il ne rapporte ni intérêts ni dividendes. Mais face au retour de l'inflation, notamment en Corée, de nombreux investisseurs l'ont redécouvert comme valeur refuge contre l'érosion monétaire et la perte de pouvoir d'achat, alimentant ainsi fortement la hausse des prix.
Anticiper les risques futurs
Reste à savoir jusqu'où ira cette chasse aux records. Depuis l'éclatement du conflit au Proche-Orient, l'or a certes continué à prendre de la valeur, mais pas aussi fortement que lors d'autres crises.
Katja Gisler, stratège en chef chez Wellershoff & Partners, tempère les ardeurs: «L'or a un réel potentiel, c'est certain. Mais la hausse récente reste modérée par rapport à l'escalade au Proche-Orient. Avec toutes les décisions de Trump, les effets sont atténués. Les marchés semblent parier sur un conflit de courte durée et moins grave que prévu.»
Les banques et les négociants en or ne ressentent pas encore ces effets. La crainte d'un avenir incertain touche surtout les petits investisseurs, qui se tournent vers l'or comme valeur refuge. «Ceux qui anticipent un effondrement du système achètent de l'or physique, comme les Vreneli ou de petits lingots», explique Thomas Rühl de la Banque cantonale de Schwytz. Les Vreneli se vendent cependant avec une prime par rapport au cours réel de l'or.
Très prisés actuellement: les lingots de table. Ils ressemblent à des tablettes de chocolat, mais chaque morceau contient un mini-lingot d'un gramme d'or. Cette taille peut également servir de moyen de paiement si nécessaire.