«J’ai peur d’ouvrir ma boîte aux lettres», confie Tanja C.*. Cette habitante de Soleure croûle sous les dettes. Avec un revenu net de 3560 francs suisses, la trentenaire doit rembourser un crédit de 15'000 francs, couvrant à peine ses dépenses fixes. Pour ne rien arranger, d’autres factures s’accumulent régulièrement dans sa boîte aux lettres. Récemment, elle a par exemple reçu des impôts un montant de 6000 francs.
Le cas de Tanja est loin d'être isolé. Le nombre de ménages accumulant les retards de paiement a nettement augmenté ces dernières années et la ruine financière guette nombre d'entre eux. Près de trois millions de contribuables en Suisse – soit 50% d'entre eux – ne paient aucun impôt ou seulement sur un montant minimal de biens.
«Lorsque le budget est serré et qu’un imprévu survient, les difficultés financières deviennent vite une réalité», explique Philipp Frei, directeur de l'association faîtière Budget-conseil Suisse. Le quadragénaire dément une idée reçue largement répandue: «Beaucoup de gens sont persuadés que les personnes endettées sont responsables de ce qui leur arrive. Or, la cause de leur endettement vient généralement d'un événement imprévu.»
Une évaluation de Dettes Conseils Suisse confirme ses dires. Il arrive que, dans certains cas, l’endettement soit causé par une mauvaise gestion budgétaire ou un excès de tâches administratives comme le paiement des factures. Mais le plus souvent, un ménage plonge dans l’endettement à cause d'un coup du sort, comme une longue maladie, un accident, un divorce ou une perte d’emploi. «Du jour au lendemain, on se retrouve avec 20 à 30% d’argent en moins, et de nombreux ménages ne parviennent tout simplement plus à faire face financièrement», explique Philipp Frei. Les familles monoparentales sont particulièrement touchées par cet enchaînement d'évènements éprouvants.
La moitié de la population ne peut pas épargner
Une fois le coup du sort passé, la situation financière se détériore souvent progressivement. Tanja, par exemple, s'est retrouvée coincée entre ses faibles revenus et des charges fixes croissantes. Pour les ménages avec un revenu inférieur à 6000 francs suisses, la hausse des loyers et les cotisations d’assurance maladie sont devenues de plus en plus pesantes ces dernières années. Un récent sondage de l’institut de recherche Sotomo a révélé un résultat alarmant: plus de 30% du revenu de deux ménages sur cinq est consacré au logement.
Cette charge financière élevée rend l'épargne difficile. Dans un sondage réalisé l'automne dernier par l'assurance Baloise et l'institut d'études de marché Yougov Suisse, la moitié des participants ont déclaré être dans l'incapacité d'épargner. «Le revenu disponible a chuté de façon spectaculaire dans de nombreux ménages», explique Philipp Frei.
Il suffit alors d'une grosse facture pour que les finances se détériorent et voici comment de plus en plus de ménages en Suisse peinent à honorer leurs paiements. En 2022, 12,1% des ménages étaient concernés et, deux ans plus tard, ce chiffre atteignait déjà 15,4%, selon les dernières données de l'Office fédéral de la statistique (OFS) publiées en février. Conséquence: le nombre de poursuites engagées par des particuliers a explosé ces dernières années, atteignant des niveaux records dans de nombreuses régions.
La popularité des paiements échelonnés
Lorsque les ménages n'ont pas les moyens de payer leurs factures, ils doivent fixer des priorités, au risque de se retrouver à la rue. Voilà pourquoi les retards de paiement les plus fréquents concernent les impôts, les primes d'assurance maladie et les factures de carte de crédit. Mais les retards de paiement des loyers sont aussi en hausse, d'après une analyse de l'ONG Surprise, qui défend les personnes socialement défavorisées et en situation de pauvreté en Suisse. Selon ses conclusions, le nombre d'expulsions dans la ville de Lausanne et le canton de Neuchâtel a augmenté de 50% en quelques années seulement.
Pour les ménages aux budgets serrés, la multiplication des solutions de crédit est dangereuse, comme les prêts à la consommation. Mais ces dernières années, les offres du type «acheter maintenant, payer plus tard» ont enregistré des taux de croissance annuels à deux chiffres. «Le fait que nous prenions des décisions d'achat irrationnelles et que nous nous endettions est parfois lié au marketing», écrit par exemple UBS dans un article de conseil sur le thème du piège de l'endettement.
Pour Philipp Frei, il s'agit là d'un problème majeur. «Les jeunes en particulier sont submergés de publicité sur les réseaux sociaux.» Ces publicités proposent souvent le paiement en plusieurs fois. L'objectif: inciter à acheter, acheter et encore acheter, même sans l'argent nécessaire. En effet, beaucoup ignorent qu'en cas de retard de paiement sur un achat à crédit ou un prêt, les taux d'intérêt augmentent rapidement.
*Nom connu de la rédaction