Secte Methernitha à Linden (BE)
«Le faiseur d’anges»: les nouveaux témoignages qui ravivent l’affaire Methernitha

Condamné en 1976 à sept ans de réclusion pour des abus sexuels sur des mineures, le gourou Paul «Vatti» Baumann aurait récidivé après sa libération. Un documentaire présenté à Locarno contient de nouvelles révélations.
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Photo officielle de la police cantonale de Berne montrant Paul Baumann après son arrestation, prise le 19 juin 1974.
Jean-Claude Galli, Adaptation: Claude Ansermoz

Aujourd’hui, Linden donne l’image d’un paisible village de la campagne bernoise. Située dans la partie germanophone du canton, entre l’Emmental et l’Oberland bernois, la commune est notamment associée au champion suisse de motocyclisme Tom Lüthi, sacré champion du monde en 2005.

Il y a cinquante ans, pourtant, le nom de Linden faisait les gros titres bien au-delà de la Suisse.

En 1976, Paul Baumann, surnommé «Vatti», le dirigeant de Methernitha, y était condamné à sept ans de réclusion pour plusieurs abus sexuels sur des mineures. «Vatti», littéralement «papa» ou «petit père», était le surnom sous lequel ses adeptes désignaient cet homme qui s’était construit une position de chef spirituel et de figure paternelle.

Paul Baumann est mort en 2011, à l’âge de 94 ans. Methernitha, elle, existe toujours.

En 1974, Baumann a été arrêté pour abus répétés à la suite d'une plainte déposée par une adepte de Methernitha; le procès s'est tenu à Thoune (BE) en 1976. Cette photo a été prise peu avant.
Photo: Blick

La réalisatrice zurichoise Marina Klauser, 41 ans, a minutieusement reconstitué cette histoire dans «Der Engelmacher», un documentaire de trois heures présenté en première mondiale au Festival du film de Locarno. Le film est aujourd’hui accessible au public romand sur Play Suisse sous son titre français, «Le faiseur d’anges». Il sera ensuite diffusé en broadcast.

Pour la cinéaste, cette enquête plonge aussi dans sa propre histoire familiale. «Il y a sept ans, j’ai appris que ma tante Käthi avait été l’une des figures centrales de ce drame», raconte-t-elle.

Marina Klauser cherche alors le nom de Baumann sur internet et découvre son visage, qu’elle dit n’avoir ensuite presque plus pu oublier. Quelques années plus tard, elle peut enfin parler avec sa tante de son passage chez Methernitha. Pendant quatre heures d’affilée, celle-ci lui raconte toute son histoire.

Ce témoignage devient le point de départ du film.

Une course contre-la-montre

Avec l’accord de sa tante, Marina Klauser part ensuite à la recherche d’autres femmes susceptibles de témoigner. Elle décrit son travail comme une «course contre-la-montre».

Beaucoup des protagonistes de l’époque ont aujourd’hui 70 ou 80 ans. Pour la réalisatrice, c’est probablement la dernière occasion de raconter cette histoire dans toute son ampleur et, surtout, d’en conserver durablement la mémoire.

Paul Baumann était né en 1917 à Linden. Il avait quitté l’école très jeune, possédait une grande habileté manuelle et gagnait d’abord sa vie grâce à des travaux de réparation. Il avait également un talent particulier pour impressionner et manipuler son entourage, notamment à l’aide de stratagèmes destinés à faire croire qu’il était capable d’accomplir des miracles.

Le vrai Paul Baumann, alias «Vatti» : fasciné par l'Antiquité, il aimait se présenter vêtu de costumes historiques en velours, en soie et en brocart. Photo prise dans les années 1970 à Linden.
Photo: RDB

Fasciné par l’Antiquité et l’Egypte – le scarabée revient d’ailleurs comme symbole dans le documentaire –, il se met progressivement en scène comme une figure spirituelle et rassemble des adeptes autour de lui. Au début des années 1950, il fonde Methernitha.

Petit – il mesurait 1,58 mètre – et maigre, Baumann instaure au sein de la communauté un système hiérarchique complexe, accompagné de cérémonies et de mises en scène où les membres portent des vêtements évoquant des époques anciennes.

La «purification spirituelle»

La tante de Marina Klauser arrive à Linden en 1959 avec ses parents. Elle a alors 15 ans. Elle commence par garder le fils de Baumann, qui apparaît lui aussi dans le documentaire. Son importance dans la communauté augmente rapidement. Elle devient la numéro «1» et reçoit le nom de Kometria.

Vêtue de blanc, elle est présentée aux autres membres comme un «ange». Toutes les femmes de la communauté devaient aspirer à atteindre un jour ce statut. Les garçons et les hommes étaient, eux, principalement destinés au travail et employés dans les entreprises et ateliers de la communauté.

Paul «Vatti» Baumann, chef de secte, entouré de ses adeptes: scène fictive tirée du film «Le faiseur d'anges» de Marina Klauser. Ce documentaire a été présenté en avant-première au Festival du film de Locarno.

Pour masquer les abus commis à l’intérieur du groupe, Baumann affirmait devoir «purifier spirituellement» les jeunes filles afin qu’elles puissent devenir des anges. Il pratiquait également lui-même des interruptions de grossesse. C’est ce qui donne au titre du documentaire son double sens particulièrement sombre.

En allemand, «Engelmacher» signifie littéralement «faiseur d’anges». Le mot a aussi servi autrefois à désigner une personne pratiquant clandestinement des avortements.

Des adeptes de la secte de Methernitha, photo datant des années 1970 (sur la photo, sans bande noire, Béatrice, qui a porté plainte contre Baumann en 1974).

Chez Methernitha, le terme renvoie donc à la fois aux jeunes femmes que Baumann prétendait transformer en «anges» et aux grossesses qu’il interrompait.

Dans le film, Ruth, qui a vécu à Linden de 1958 à 1976, et Béatrice, présente entre 1963 et 1973, racontent de manière saisissante les violences commises au sein du groupe.

Les femmes qui ont fait tomber «Vatti»

La chute de Paul Baumann doit beaucoup à plusieurs femmes. Parmi elles figure l’Allemande Gaby Gerth, aujourd’hui octogénaire. Elle avait rejoint Methernitha dans l’espoir de donner un nouveau sens à sa vie. 

Le gourou tente à son tour de la faire entrer dans son système des «anges». Mais elle comprend ses intentions. Dans le film, elle explique avoir alors acquis la conviction qu’il fallait le démasquer. Elle encourage notamment la tante de Marina Klauser à quitter Linden et à rejoindre ses parents. Ceux-ci commencent ensuite à informer certains membres de ce qui se passe à l’intérieur de la communauté.

Béatrice, qui connaît elle aussi les agissements de Baumann, devient à son tour une menace pour lui. Elle parvient à fuir Linden et dépose plainte. 

Paul Baumann est arrêté en mai 1974.

La une de Blick du 30 octobre 1976.


Pour Marina Klauser, les histoires de ces femmes sont étroitement imbriquées. Leurs décisions successives ont déclenché une réaction en chaîne qui a finalement conduit à l’arrestation du dirigeant de Methernitha. Elle insiste aussi sur ce que représentait une telle démarche dans les années 1970: parler ouvertement d’abus sexuels, provoquer un procès et obtenir une condamnation constituait un immense accomplissement.

Sept ans de réclusion

En 1976, Paul Baumann est condamné à sept ans de «Zuchthaus». Le terme appartient à l’ancien droit pénal suisse et désignait une peine privative de liberté sévère. En français contemporain, «sept ans de réclusion» permet d’en restituer le sens plus clairement.

Après le procès, environ deux tiers des quelque 300 membres de Methernitha quittent la communauté. Selon Marina Klauser, ceux qui restent deviennent encore plus extrêmes dans leur manière de penser. La communauté consacre aussi beaucoup d’énergie à remettre en cause le récit des victimes et à brouiller la distinction entre victimes et auteur des violences.

Les abus continuent après sa libération 

Paul Baumann bénéficie ensuite d’une libération anticipée pour bonne conduite.

Bâtiments de la secte Methernitha à Linden, photo prise en 1976; au centre, la maison principale.
Photo: RDB


Et, selon le documentaire de Marina Klauser, les abus reprennent peu après. C’est l’une des principales révélations du documentaire. La réalisatrice explique avoir retrouvé plusieurs femmes qui disent avoir été victimes de Baumann après sa sortie de prison.

L’une d’elles témoigne anonymement dans une lettre lue dans le film, l’un de ses moments les plus éprouvants. Selon ce témoignage, les abus auraient continué pendant des années, jusqu’à ce que l’âge et l’état physique de Baumann y mettent de fait un terme.

Pour la réalisatrice, cette récidive n’a malheureusement rien de surprenant: Paul Baumann n’avait jamais reconnu les faits, n’avait jamais exprimé de remords et n’avait suivi aucune mesure thérapeutique.

Une communauté qui dépassait largement Linden

Methernitha ne se résumait cependant pas à quelques maisons regroupées autour de Baumann.

Une enquête de l'Hebdo publiée dans les années 1990 – la journaliste Sylvia Freda a participé au documentaire – décrit une communauté fortement implantée dans le village, disposant notamment de sa propre école privée, d’un studio de télévision, d’un cinéma et d’un home pour personnes âgées.

Le mouvement était organisé en plusieurs cercles. Le premier regroupait les adeptes ne vivant pas en permanence à Linden. C’est dans ce cercle que se trouvaient, selon cette enquête, la plupart des membres français, dont beaucoup exerçaient une profession médicale ou paramédicale. Cette présence française allait devenir l’un des aspects les plus controversés de Methernitha.

Une filière entre Grenoble, Lyon et Linden

Dans les années 1990, plusieurs familles françaises dénoncent le recrutement de proches par des membres de Methernitha. Le réseau apparaît notamment autour de Lyon, Grenoble et de l’Isère.

Selon les témoignages recueillis à l’époque, certains adeptes auraient découvert le groupe par l’intermédiaire de médecins homéopathes, naturopathes ou mésothérapeutes. Des praticiens déjà liés à Methernitha auraient proposé à certains de leurs patients de se rendre à Linden.

La réalisatrice Marina Klauser, photographiée fin juillet au cinéma Riffraff à Zurich.
Photo: KEYSTONE

Les cas décrits ne concernent pas seulement des visiteurs occasionnels. Une famille française voit ainsi huit de ses membres rejoindre Methernitha. D’autres adeptes passent régulièrement leurs week-ends et leurs vacances à Linden. Certains médecins diplômés en France vivent même de manière permanente au sein de la communauté en Suisse.

Des procédures sont engagées en France.

Un médecin de la région grenobloise est notamment mis en cause pour prosélytisme dans le cadre de son activité professionnelle. L’Ordre des médecins de Rhône-Alpes lui inflige en première instance une interdiction temporaire d’exercer, décision ensuite suspendue en appel.

Les liens franco-suisses apparaissent jusque dans l’organisation quotidienne du mouvement. L’enquête affirme que Methernitha organisait des mariages entre adeptes français et ressortissants suisses afin de faciliter l’obtention de permis permettant aux étrangers de travailler en Suisse.

Classée «très dangereuse» en France

Cette implantation attire l’attention des autorités françaises. Dans les années 1990, un rapport des Renseignements généraux classe Methernitha parmi les mouvements sectaires considérés comme «très dangereux».

Une dépêche de l’agence Associated Press indique également qu’un rapport de police français recensait 173 sectes actives en France et que Methernitha figurait parmi les quelques groupes considérés comme particulièrement dangereux, aux côtés notamment de l’Ordre du Temple solaire.

Le rapport français rappelait les abus sexuels commis par Paul Baumann sur des jeunes filles de 12 à 16 ans sous couvert de «purification spirituelle» ainsi que sa condamnation de 1976. Sans toutefois donner de chiffre concernant le nombre exact d’adeptes de Methernitha en France.

France 2 enquête, Berne temporise

La différence d’appréciation entre la France et le canton de Berne devient particulièrement visible dans la seconde moitié des années 1990.

L’émission «Envoyé spécial» de France 2 consacre des sujets à Methernitha en 1996 puis en 1999. Les reportages s’intéressent notamment aux médecins français qui auraient recruté des patients et leur auraient proposé de se rendre à Linden.

En France, le mouvement est considéré comme dangereux et un praticien est condamné. A Berne, le regard des autorités est sensiblement différent. Le gouvernement cantonal évite le terme de «secte» et décrit Methernitha comme une «communauté confessionnelle de type coopératif».

Dans le film, un scarabée apparaît comme fil conducteur. Dans l'Egypte antique, il était l'un des symboles religieux les plus importants et incarnait la renaissance. Baumann était fasciné par l'Egypte.

Quelque 130 personnes y vivent alors en communauté. Methernitha exploite différentes entreprises artisanales et industrielles destinées notamment à assurer son autofinancement et à prendre matériellement en charge ses membres. Face aux accusations de laxisme formulées notamment par des journalistes français, les autorités bernoises répondent que toutes les activités soumises à autorisation font l’objet d’une surveillance et de contrôles réguliers.

Les inspections d’un foyer médicalisé exploité par la communauté n’avaient, selon elles, révélé aucun manquement aux prescriptions légales. La police cantonale indiquait par ailleurs n’avoir eu que très peu d’affaires à traiter concernant Methernitha durant cette période.

En 1996, à la demande d’Interpol France, elle avait établi un rapport qui, selon les autorités bernoises, n’avait mis au jour aucun fait relevant du droit pénal.

Le contraste est frappant.

D’un côté de la frontière, Methernitha est considérée comme un mouvement dangereux et fait l’objet d’enquêtes médiatiques et de procédures. De l’autre, les autorités bernoises examinent essentiellement si ses activités actuelles respectent les lois et les autorisations administratives.

Ces deux lectures ne sont pas nécessairement contradictoires, mais elles montrent combien la perception du groupe pouvait différer selon que l’on se concentrait sur les mécanismes d’emprise dénoncés par d’anciens adeptes et leurs familles ou sur les infractions immédiatement constatables par les autorités.

Methernitha et la commune gardent le silence

Pour son documentaire, Marina Klauser aurait souhaité entendre la réaction de la communauté actuelle aux nouveaux témoignages. Elle raconte que les personnes qui l’ont reçue chez Methernitha se sont montrées très aimables, mais que les discussions n’ont pas permis d’aller beaucoup plus loin.

L’équipe du film n’a pu parler qu’à des hommes chargés de l’administration. Dès que la conversation abordait le passé, ceux-ci expliquaient avoir rejoint la communauté plus tard et ne pas avoir personnellement connu Baumann.

Les responsables de la commune de Linden n’ont pas non plus souhaité s’exprimer. Pour Marina Klauser, ce silence tient aussi aux cicatrices laissées dans le village par l’énorme couverture médiatique de l’affaire dans les années 1970.

Linden a longtemps été assimilé à Methernitha et au scandale entourant Paul Baumann. Le sentiment dominant serait aujourd’hui de ne plus vouloir remuer une histoire qui commençait enfin à être oubliée. Un constat amer au terme des trois heures de «Le faiseur d’anges».

Car le documentaire raconte aussi une lutte contre cet oubli. Cinquante ans après la condamnation de Paul Baumann, les femmes qui témoignent aujourd’hui sont parmi les dernières personnes capables de raconter de l’intérieur le système qu’il avait mis en place.

Et le film apporte un élément essentiel: après le procès, après la prison et malgré le scandale, les abus auraient continué. Methernitha, elle, est toujours présente à Linden.

L’histoire n’est donc pas seulement celle d’une secte bernoise des années 1970. Elle est aussi celle d’une communauté qui a survécu à la condamnation de son fondateur, développé des réseaux jusque dans la région lyonnaise et grenobloise, inquiété les autorités françaises et traversé plusieurs décennies malgré les controverses.

«Le faiseur d’anges» est disponible sur Play Suisse.

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