La Suisse se rapproche-t-elle de manière accélérée de l'OTAN (l'Alliance du Traité de l'Atlantique Nord)? Après l'échec cuisant de l'initiative de Pro Suisse sur la neutralité ce 27 septembre, l'ex-ambassadeur Georges Martin mettait en garde à ce sujet dans nos colonnes. Il rappelait que 56% des personnes sondées en Suisse sont favorables à un rapprochement avec l’OTAN.
Nous avons donc voulu savoir quels éléments factuels permettent de dire si la Suisse se rapproche réellement de l'OTAN, ou si elle conserve une neutralité vis-à-vis de l'Alliance atlantique. Le rapprochement accéléré «est une évidence» pour Jean-Daniel Ruch, ancien ambassadeur suisse et fondateur du Centre de Genève pour la neutralité. Il cite le document du Département fédéral de la défense (DDPS) publié ce 18 septembre. «La stratégie de politique de sécurité 2026, c'est en avant toute vers l'OTAN», résume l'ancien diplomate et haut fonctionnaire fédéral. Parmi les mesures sur la capacité de défense, Jean-Daniel Ruch cite la «participation de soldats suisses en tant que partenaire aux exercices dits de l’article 5. «Autrement dit, on prépare nos soldats à combattre aux côtés de l'OTAN contre les Russes», interprète-t-il.
Il cite aussi le projet de «détacher davantage de personnel dans des centres de compétences de l'OTAN», ce qui pour lui revient à une «intégration opérationnelle, sans même avoir besoin de signer le Traité de l'OTAN». Dans les faits, le Conseil fédéral présente cette évolution comme une coopération renforcée, mais considère qu'elle reste en deçà de l’adhésion et qu'elle demeure compatible avec la neutralité.
D'observateurs à participants à part entière
Le sentiment que la Suisse se rapproche vite de l'OTAN est partagé par Pierre-Henri Heizmann, vice-président de la Société militaire de Genève: «Le rapprochement n'est peut-être pas 'accéléré', mais il est en tous cas soutenu. On constate régulièrement que nos forces armées sont de plus en plus impliquées dans des exercices. Au départ observateurs, nous devenons participants à part entière».
Pierre-Henri Heizmann cite l'exemple de la participation d'officiers suisses aux exercices sur la cyberguerre qui se sont déroulés en Estonie et Lettonie. «Nos troupes chargées de ces missions ont été impliquées. A mon sens, c'est un peu dérangeant. Nombre de mes camarades officiers y sont très favorables car ils y voient une source d'informations et cela augmente leur opérabilité, mais vis-à-vis de notre neutralité, cela pose un véritable problème».
Le vice-président de la Société militaire de Genève note des formations suivies par les officiers de l'armée suisse portent de plus en plus le staempel de l'OTAN. «Ils passent de plus en plus de formations accréditantes auprès de l'OTAN, et obtiennent des certificats divers et variés pour différentes compétences délivrés par l'organisation».
Il constate aussi une différence d'attitude générationnelle face à l'OTAN: «Les officiers souvent libérés et de l'ancienne génération tels que moi sont parfois dubitatifs, pour ne pas dire plus, concernant ce rapprochement, par contre chez beaucoup de jeunes, certains sont conscients de cette dérive, mais d'autres jouent pleinement le jeu, ne serait-ce que pour des motifs de progression dans la hiérarchie militaire».
Une coopération «devenue nécessaire»
C'est un tout autre point de vue que défend le colonel EMG Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse (RMS). D'abord, il confirme que depuis 2021-2022, et ce n'est pas un secret, il existe clairement une volonté d'avoir plus de coopération avec l'OTAN, et celle-ci se fait plus intensive. «La coopération est devenue une nécessité. Le réarmement mondial, l’augmentation du nombre et de la fréquence des conflits, ainsi que la guerre en Ukraine en 2022, ont accéléré les efforts en matière d'interopérabilité et de coopération de la Suisse avec ses voisins.»
Pour l'expert militaire, «comment protéger la population et le territoire suisse avec 0,8% du PIB et 100’000 militaires, soit trois et six fois moins que dans les années 1980?» L'objectif, rappelle-t-il, est d’augmenter le budget à 1% d’ici 2035. «Mais cela reste faible par rapport à nos voisins, actuellement au-delà de 2% et qui visent 5% en 2035».
A l'entendre, le fait pour la Suisse de manquer de budget militaire nous pousse en quelque sorte vers une coopération plus soutenue avec l'OTAN. Si la Suisse est attaquée, elle ne pourra se défendre seule. Dès lors, «la véritable question aujourd’hui selon Alexandre Vautravers, par ailleurs historien, est de savoir comment combler les lacunes creusées depuis les années 1980, afin de recréer de véritables capacités de défense. Cela peut se faire par l’imitation, la coopération. Il s’agit de savoir jusqu’où nous voulons aller».
L'adhésion? C'est loin d'être gagné
Jusqu'à adhérer à l'OTAN? «Ce n’est pas à l’ordre du jour, répond le rédacteur en chef de la RMS. Et ne va pas de soi. Il faut une demande d’adhésion, qui doit être acceptée par les 32 pays membres. Ce n'est donc pas uniquement une décision de la Suisse. Certains contributeurs comme les USA ou la Pologne, qui dépensent aujourd’hui au-delà de 3,5% de leur PIB pour la défense, pourraient objecter: pourquoi accepter un pays qui n’apporte peu à la sécurité de l’Alliance, un demandeur net de sécurité et qui refuse de contribuer à la hauteur de ses partenaires?»
Pour Alexandre Vautravers, le réalisme doit prévaloir. «L’interopérabilité de l’armée suisse avec ses voisins est une nécessité et une force. Celle-ci nous donne des options. Rappelons qu’en 1939, la première stratégie du Général Guisan n'était pas le Réduit national, mais la coopération militaire. Ce n’est qu’après l’Armistice de juin 1940 qu’il a fallu se résoudre à se défendre seul, faute d’autres options stratégiques», rappelle l'expert miliitaire, par ailleurs historien.