En bref
- A Terre Sainte, au bord du lac Léman, Helen H.* et sa fille sont tombées nez à nez avec trois cambrioleurs en pleine journée
- Les cambriolages et les cas de homejacking se multiplient dans la région
- Une patrouille WhatsApp comptant 800 membres doit améliorer la sécurité
Fin mai, le soleil matinal réchauffe la région de Terre Sainte (VD), au bord du lac Léman. Situés entre Genève et Nyon, ces villages sont particulièrement prisés par les étrangers fortunés. La Genève internationale et la frontière française se trouvent toutes deux à quelques minutes de voiture.
Le long du Léman, les villas et les maisons cossues se succèdent. Et de nombreux habitants sont présents à leur domicile pendant la journée. Mais cela ne suffit pas pour décourager trois jeunes hommes, qui ont escaladé en plein jour le portail de la famille H.*
Sur les images de vidéosurveillance, les cambrioleurs traversent rapidement la cour intérieure et contournent la maison. Une deuxième caméra les immortalise lorsqu'ils brisent une fenêtre. Le fracas du verre qui vole en éclats ne semble pas les perturber. Pas plus que le risque de trouver quelqu'un à l'intérieur.
Le sentiment de sécurité a disparu
Même des mois plus tard, l’incident occupe une place dans le quotidien de la famille. «Je n’ose plus laisser les volets ouverts», raconte Helen H. dans son salon devenu sombre. Elle ne se sent plus du tout en sécurité chez elle. «Je ne peux plus être seule, le sentiment de sécurité a complètement disparu.»
Sa fille, Maria, vit en Suisse alémanique. Elle non plus ne vit plus tout à fait normalement: «Je vérifie chaque jour les caméras de mes parents pour voir si tout va bien.» Helen H. ne sort plus dans son jardin. Elle a camouflé des sprays au poivre aux quatre coins de la maison familiale.
Et pour cause: quelques mois plus tôt, les occupantes de la maison ont connu la frayeur de leur vie. «J'étais dans le jardin lorsque notre chien s'est mis à aboyer bruyamment», raconte Helen Intriguée, elle le cherche pour voir ce qui se passe. C'est à ce moment-là que les voleurs brisent sa fenêtre. A l'intérieur, sa fille entend elle aussi le vacarme. Toutes deux se précipitent vers les lieux.
«J'ai appelé la police par réflexe, mais ma mère m'avait déjà devancée», se souvient Maria. Au détour de la maison, Helen tombe nez à nez avec les trois hommes, sa fille juste derrière elle. Les deux femmes se mettent à leur crier dessus: «Go away, go away!» (ndlr: « allez-vous en! »)
Les cambrioleurs masqués hésitent quelques instants, puis prennent la fuite en repassant par le portail. «Nous avons eu beaucoup, beaucoup de chance», reconnaissent les deux femmes. Non seulement les hommes ne les ont pas agressées, mais plusieurs voisins ont également assisté à la scène.
«Un libre-service pour les criminels»
A l'insécurité s’ajoute une bonne dose de colère: «Les autorités échouent, elles ne peuvent plus nous protéger», dénonce Helen. «Toute la région ressemble désormais à un libre-service pour les bandes criminelles venues de France.» Si elle connaît l'origine de ses cambrioleurs, c'est parce qu'ils ont finalement été retrouvés. «L’un d’eux ne portait pas de masque. Les hommes ont pu être identifiés et arrêtés dans une banlieue de Paris», explique Helen.
Les cambriolages et les homejackings se multiplient effectivement sur les rives du Léman. Fin octobre, plusieurs individus encagoulés font irruption dans une maison à Coppet (VD). Ils menacent un couple et blessent légèrement à la tête l'homme, âgé de 69 ans, avant de prendre la fuite avec leur butin.
En mai, le quadruple champion du monde de Formule 1 Alain Prost est lui aussi victime d'une agression à son domicile de Nyon (VD). L'un de ses fils est contraint d'ouvrir le coffre-fort aux assaillants, qui finissent par s'enfuir. Un scénario typique de homejacking.
Le millionnaire britannique Robert Gibbins, lui, n'en peut carrément plus de la Suisse. Après un cambriolage dans sa villa de Founex (VD), il décide de quitter le pays, furieux. Les voleurs ont dérobé son coffre-fort de 200 kilos, allant jusqu'à démolir des cloisons intérieures pour l'emporter.
Création d’une patrouille de quartier
Les habitants de la région de Terre Sainte sont tellement désespérés qu’ils en viennent à s'organiser eux-mêmes, notamment au moyen d'une patrouille de quartier rassemblée sur WhatsApp. L'instigatrice du groupe est Nathalie B.*, qui habite dans le village voisin de la famille H. Elle a fondé cette patrouille à la suite d'une intrusion de quatre hommes à son domicile.
Son mari étant souvent en déplacement professionnel, elle se retrouve régulièrement seule à la maison. «Dans ces moments-là, je ne me sens plus du tout en sécurité chez moi, en Suisse. La porte de ma chambre est équipée d'une double serrure et, une fois la nuit tombée, je ne sors plus de chez moi», confie cette femme de 65 ans. Un sentiment d'insécurité renforcé par le fait que tous ses voisins immédiats ont eux aussi déjà été victimes de cambriolages.
La patrouille de quartier rassemble désormais quelque 800 membres. «Nous nous alertons mutuellement en cas d'activité suspecte et nous signalons ce qui se passe dans le quartier», explique Nathalie B. Plus de 60 cambriolages auraient été recensés en l'espace d'un an. «Cela ne peut plus durer!»
La police appelée à agir
Helen H. et Natalie B. sont irritées par le manque de soutien des autorités. «La police minimise l’affaire et ment au sujet des chiffres», affirme Natalie B. Interrogée, la police cantonale vaudoise confirme neuf cambriolages dans la région en 2025, les chiffres pour cette année n'étant pas encore disponibles. «C’est une plaisanterie», s’indigne Helen H.
Les deux habitantes s'accordent sur le besoin urgent d'agir. «Nous demandons beaucoup plus de contrôles aux frontières et le retour d’un poste de police dans la région», déclarent-elles. Cette situation nuit à l’image de la Suisse: «Nous ne voulons tout de même pas quitter cette belle région pour cette raison», estime Helen H.
De son côté, la police vaudoise ne prend pas position sur la patrouille de quartier ni sur le sentiment de sécurité. Elle entend toutefois renforcer sa présence dans la région. Entre-temps, Maria H. a installé des pointes sur le portail par lequel les cambrioleurs sont passés pour pénétrer dans le logement familial. «Tant que la police ne fait rien, nous devons nous protéger nous-mêmes», se désole-t-elle. Et ce n'est pas tout: «Nous en avons assez, nous allons bientôt déménager d’ici !»
* Nom modifié