Fribourg, Bulle, Vevey... mais surtout Lausanne
«Apartheid Free Zone»: Ces 21 lieux culturels déclarent boycotter l'Etat d'Israël

A Lausanne, Vevey, Fribourg et Bulle, une vingtaine de lieux culturels déclarent boycotter l'Etat d'Israël. Comme «Apartheid Free Zones», ces théâtres, cinémas et festivals se passent désormais d'artistes, d'institutions et de marques jugées anti-Palestine.
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Sur Vaud et Fribourg, une vingtaine d'institutions culturelles et d'organisations militantes se revendiquent «Apartheid Free Zone».
Photo: Keystone
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Léo MichoudJournaliste Blick

La même communication avait fait scandale à Genève, qu’en est-il deux ans plus tard? Depuis ce mardi 17 février et un article du «Courrier», une vingtaine de théâtres, de festivals, de cinémas, de salles de concert encore d’organismes politiques vaudois et fribourgeois – mais principalement lausannois – annoncent boycotter l’Etat d’Israël, rejoignant ainsi une campagne internationale lancée en 2005 par la société civile palestinienne.

A l’appel du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), des lieux culturels renommés comme le théâtre contemporain Arsenic, la boîte Le Romandie, le cinéma Le Cinématographe ou le festival de bande dessinée BDFIL se déclarent désormais «Apartheid Free Zone» (Zone libre d’apartheid, ou AFZ). Ils s’engagent entre autres à «appliquer le boycott ciblé des produits créés dans les conditions du régime d’apartheid» ou à «refuser toute coopération avec des entreprises et institutions israéliennes contribuant au maintien d’un régime d’apartheid».

Les nouvelles «Apartheid Free Zone»

Lausanne:

Le Centre d’art scénique contemporain Arsenic
Le théâtre Sévelin 36
La salle de cinéma Le Cinématographe
Salles de concerts/boîtes: Le Romandie ; La Brèche
Festivals cinéma/musique/scène/bande dessinée: Lausanne Underground Film and Music Festival (LUFF) ; Cinéma Jeune public ; Festival Cinémas d’Afrique ; Festival Les Urbaines ; Tourne-Films Festival ; Festival BDFIL
Le Centre socioculturel de Bellevaux ; le Centre d’animation du Vallon ; le Centre de quartier de Malley-Montelly ; le Centre socioculturel Pôle Sud
La librairie Basta!
Des partis et associations militantes: Parti Ouvrier et Populaire Vaud ; SolidaritéS Vaud ; Grève féministe Vaud ; Union Syndicale Vaudoise ; Association suisse des avocat-es pour la Palestine ; Unipoly
Autres: L'Espace autogéré de Lausanne et le club de foot engagé du FC Hardegger

Vevey:

La salle de concert Rocking Chair

Fribourg:

L'épicerie Le petit paradis
La salle de concerts Fri-Son

Bulle:

Le centre socioculturel Ebullition

Lausanne:

Le Centre d’art scénique contemporain Arsenic
Le théâtre Sévelin 36
La salle de cinéma Le Cinématographe
Salles de concerts/boîtes: Le Romandie ; La Brèche
Festivals cinéma/musique/scène/bande dessinée: Lausanne Underground Film and Music Festival (LUFF) ; Cinéma Jeune public ; Festival Cinémas d’Afrique ; Festival Les Urbaines ; Tourne-Films Festival ; Festival BDFIL
Le Centre socioculturel de Bellevaux ; le Centre d’animation du Vallon ; le Centre de quartier de Malley-Montelly ; le Centre socioculturel Pôle Sud
La librairie Basta!
Des partis et associations militantes: Parti Ouvrier et Populaire Vaud ; SolidaritéS Vaud ; Grève féministe Vaud ; Union Syndicale Vaudoise ; Association suisse des avocat-es pour la Palestine ; Unipoly
Autres: L'Espace autogéré de Lausanne et le club de foot engagé du FC Hardegger

Vevey:

La salle de concert Rocking Chair

Fribourg:

L'épicerie Le petit paradis
La salle de concerts Fri-Son

Bulle:

Le centre socioculturel Ebullition

«Appui sur le droit international»

Cette initiative s’inspire de mobilisations dans le cadre de l’apartheid sud-africain. «Ce n’est pas une position partisane, assure à Blick Patrick Gross, secrétaire politique de BDS Suisse. L’engagement Apartheid Free Zone prend appui sur le droit international.» En juillet 2024, la Cour internationale de Justice (CIJ) a conclu que la présence continue d’Israël dans les territoires palestiniens occupés est illégale, qu’Israël doit y mettre fin. «On ne fait qu’appliquer les recommandations données aux Etats, de ne pas contribuer ni prêter assistance au maintien de cette situation», continue le Romand.

En somme, plus de Coca-Cola vendus à la buvette, ni autres contrats avec des marques accusées de soutenir le régime israélien. Finies aussi les invitations d’artistes ou d’institutions (culturelles, marques, universités, clubs de sports) qui soutiennent ou sont soutenues par l’Etat d’Israël. «Cela n’empêche pas de produire ou d’inviter des Israéliens. Simplement de refuser les artistes ou les institutions qui représentent l’Etat d’apartheid israélien», précise d’emblée à Blick Patrick Gross, secrétaire politique de BDS Suisse.

Deux ans après le scandale genevois

Pour rappel, en mars 2024, une centaine d’établissements, principalement des acteurs culturels genevois, avaient répondu à l’appel de BDS. Une initiative qui avait divisé l’opinion publique.

«
Pour moi, on touche à une forme d’incitation à la haine envers les juifs et l’Etat d’Israël
Anouck Saugy, conseillère communale PLR Lausanne
»

Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD) , avait accusé ces institutions de mettre en place des «Judenrein». Ce terme, qui désigne un territoire «nettoyé de ses Juifs» et qui était employé sous le nazisme pendant la Shoah, a valu au représentant de la CICAD des critiques de la part de citoyens juifs romands et une plainte… pour diffamation de la part du mouvement pro-Palestinien. Une affaire toujours en attente de traitement par la justice.

Reste que la polémique se déplace désormais du côté de Lausanne. Vice-présidente du PLR lausannois et conseillère communale, Anouck Saugy voit «une dérive» dans le fait que des institutions «subventionnées par l’Etat de Vaud ou la Ville» se positionnent ainsi. «Pour moi, on touche à une forme d’incitation à la haine envers les juifs et l’Etat d’Israël», s’avance la politicienne du chef-lieu vaudois.

«
L’attaque récurrente et fausse, c’est de dire qu’une Apartheid Free Zone est excluante à l’égard des juifs, faisant l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme
Patrick Gross, secrétaire politique BDS
»

Une critique souvent émise à l’encontre des actions de boycott de l’Etat israélien. «L’attaque récurrente et fausse, c’est de dire qu’une Apartheid Free Zone est excluante à l’égard des juifs, faisant l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme, souligne Patrick Gross. C’est faux, et beaucoup de collectifs décoloniaux juifs rappellent d’ailleurs l’importance de distinguer ces deux notions.»

Des lieux culturels subventionnés

Pour le secrétaire politique de BDS, il n’est question ni de la nationalité, ni de la religion des personnes avec lesquelles les espaces AFZ sont amenées à refuser la collaboration. «Par contre, lorsqu’on peut établir des liens de complicité avec Israël dans le maintien de l’apartheid ou la perpétuation du Génocide, le boycott s’applique», insiste-t-il.

«
La culture, si elle est subventionnée, doit être ouverte, inclusive, égalitaire et respecter des principes fondamentaux de neutralité et de diversité culturelle
Anouck Saugy, conseillère communale PLR Lausanne
»

Pour autant, Anouck Saugy estime que «la culture, si elle est subventionnée, doit être ouverte, inclusive, égalitaire et respecter des principes fondamentaux de neutralité et de diversité culturelle». Une mission selon elle incompatible avec «cette rhétorique accusatoire et cette politique d’exclusion» qu’elle suspecte.

L’élue libérale-radicale, qui s’inquiète d’une montée de l’antisémitisme, assure que son groupe «interrogera la Municipalité à ce sujet». Elle rappelle que sa collègue de parti, Pauline Blanc, a déposé en 2024 un projet de règlement qui demande la mise en place de critères dans l’octroi de subventions: «Il s’agit d’interroger les soutiens financiers, mais aussi logistiques et matériels, que la Ville accorde à des institutions.»

«
Adhérer à la campagne BDS revêt une dimension symbolique. Les établissements partenaires montrent publiquement leur solidarité à la cause palestinienne
Patrick Gross, secrétaire politique BDS
»

A l’opoosé du PLR, le Parti ouvrier populaire (POP Vaud) et SolidaritéS/Ensemble à gauche soutiennent la campagne BDS, comme a pu l’expliquer à Blick le candidat de gauche radicale à la Municipalité Guillaume Matthey. Du côté de Boycott, désinvestissement et sanctions, Patrick Gross contrebalance: «Adhérer à la campagne BDS revêt une dimension symbolique. Les établissements partenaires montrent publiquement leur solidarité à la cause palestinienne.»

Une chorégraphie israélienne abandonnée

Il souligne que beaucoup d’établissements approchés «appliquaient déjà» leurs recommandations vis-à-vis d’Israël. C’est le cas du festival BDFIL, qui explique sur son site adhérer à la campagne Apartheid Free Zone depuis novembre 2025. Un «engagement clair» qui voit le festival de BD «refuser toute forme de complicité avec le génocide, l’apartheid et le colonialisme de peuplement israéliens».

«
Un engagement clair: refuser toute forme de complicité avec le génocide, l’apartheid et le colonialisme de peuplement israéliens
Sur le site du festival de bande dessinée BDFIL
»

Un autre exemple concret? Sur le site du théâtre lausannois Sévelin 36, estampillé AFZ et qui profite de subventions, une prof de danse explique les raisons qui l’ont poussée à abandonner la pratique et l’enseignement du «langage de mouvement Gaga». Elle estime que cet entraînement corporel développé par le chorégraphe israélien Ohad Naharin, et le label qu’elle payait pour le pratiquer, participent à une forme d’artwashing de l’Etat d’Israël.

Un risque de contre-boycott?

Quant à un risque de retour de bâton, que ce soit de la part des autorités ou d’une clientèle qui pourrait se sentir exclue? «Ce sont des discussions que nous avons eues avec nos partenaires. Mais un engagement, quel qu’il soit, comporte une part de risque», affirme le secrétaire politique, qui dresse un petit bilan de l’expérience genevoise. «Depuis une année à Genève, nous avons vu des cas marginaux de contre-boycott. Mais ce n’est rien de significatif, par rapport au nombre de structures engagées.»

BDS espère que «d’autres structures viendront s’ajouter au cours des prochains mois». Une table ronde portant sur les enjeux du boycott est prévue ce samedi 21 février dans les locaux du centre socioculturel Pôle Sud lors d’une «soirée de lancement officiel de la campagne». L’institution établie au Flon, dans un bâtiment de l’Union syndicale vaudoise, est elle-même devenue un établissement estampillé «Apartheid Free Zone».

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