Bogève. Cette petite bourgade haut-savoyarde de 1200 âmes est un peu moins calme qu’habituellement en ce 1er août. Certes, la vogue bat son plein, les rires et la musique fusent de la place où jeunes et moins jeunes s’affrontent aux autos tamponneuses. Et puis, la salle des fêtes n’étant pas disponible cette année en raison de travaux, on a troqué les traditionnels filets de perche contre des jambons à l’os à la broche et les gourmands se réjouissent déjà de l’odeur alléchante qui flotte dans l’air. Mais à y regarder de plus près, l’agitation est surtout palpable à quelques mètres de là, au bar-restaurant le Get a Pan.
Sur la terrasse, Mosimann est attablé devant une pizza qu’il partage avec des amis en devisant gaiement. Il nous accueille à bras ouverts, comme si nous étions de vieilles connaissances, avant de passer aux présentations. «Ici, c’est Amandine, ma première amoureuse. Là Martine, ma nounou, et là-bas, on a Sandrine, ma meilleure amie d’enfance.»
Bien qu’il soit considéré comme l’un des meilleurs DJ-producteurs du monde, ici, il est surtout l’enfant du pays. «Après la séparation de mes parents, ma mère est venue s’installer à Bogève avec ma sœur et moi, se souvient-il. J’avais 3 ou 4 ans et j’ai grandi dans ce village. Partout où je regarde, j’ai des souvenirs. C’est magique.»
Rêve d’enfant
Entre deux demandes de selfie et trois d’autographe, il discute avec d’anciens copains d’école qui s’arrêtent pour le saluer en l’apercevant. Il est question de vaches, de reblochon, d’anciens profs et de disparus. Pour les gens du coin, Mosimann est resté Quentin. Il prend des nouvelles de tout le monde avec chaleur et un intérêt sincère.
Beaucoup trinquent à sa santé, tandis qu’il reste au soda. «Je ne bois pas d’alcool quand je travaille, c’est la règle, précise-t-il. C’est pas parce qu’on fait un métier de fête qu’il faut se permettre de boire, je trouve que c’est très irrespectueux. Donc je le fais uniquement si je peux dormir le lendemain.» Au regard de son emploi du temps de ministre, les occasions sont rares.
Malgré le plaisir manifeste qu’il démontre, le DJ ne s’est pas arrêté dans la vallée Verte pour une visite de courtoisie. Ce soir, il clôture le 34e Rock’n Poche, festival plein air auquel il assistait adolescent à Habère-Poche, à quelques encablures de là. «C’est un de mes rêves de gosse, comme Paléo, s’exclame-t-il un large sourire aux lèvres. C’était un peu compliqué à mettre en place, parce qu’on a eu beaucoup de demandes cette année et il a fallu jongler, mais c’était inimaginable de ne pas être ici ce soir.»
Succès colossal
Des rêves de gosse, «Mosi» vient d’en réaliser une belle brochette en l’espace de quinze jours: Tomorrowland – l’un des plus grands et des plus célèbres festivals de musique électronique du monde –, Paléo, Ibiza, où il était encore la veille. Partout, ses sets sont pleins à craquer. En Belgique, son Back 2 Back – une prestation de DJ en duo – avec le jeune phénomène ELFIGO, 15 ans, s’est déroulé sur une immense scène couverte d’une capacité d’accueil estimée entre 15'000 et 20'000 personnes. La foule y était compacte.
Même chose à Paléo, où il s’est produit sur la scène Vega – dont la jauge maximale est estimée à 18'000 personnes – devant une marée humaine. Au festival des Vieilles Charrues, en France, des dizaines de milliers de personnes ont dansé sur ses tracks. Devant la démesure de ces chiffres, le Rock’n Poche semble n’avoir jamais aussi bien porté son nom, avec sa capacité de 5000 personnes par soirée. «Les formats, ça me fait rire, rétorque l’artiste. Dans mon cœur, tous ces événements, c’est la même chose.»
Parcours éclectique
Bien sûr, à Habère-Poche, le dispositif scénique est nettement réduit, la scène n’étant pas de taille à accueillir l’infrastructure habituelle. Le bonheur de jouer sur ses terres, lui, est immense. Même si l’artiste ne semble pas tout à fait réaliser ce qu’il lui arrive. «J’essaie de ne pas avoir d’attente, jamais, confie-t-il. De me dire que je vais passer un bon moment et de ne pas trop projeter. Au contraire, je vis l’instant et je le vis pleinement. Aujourd’hui, j’ai encore du mal à réaliser que j’ai gagné la Star Ac’. Au bureau, j’ai le trophée. Parfois je passe devant et je me dis: «Putain, je l’ai fait!» Alors ce qu’il se passe actuellement…»
Un trophée remporté le 15 février 2008 – le lendemain de ses 20 ans –, qu’il est bien loin de renier. «J’ai toujours assumé et été hyper-fier, assure-t-il. Ça m’a moins aidé dans le domaine de la musique électronique, mais ça a changé ma vie.» Après l’émission, Mosimann a sorti plusieurs disques, affirmant de plus en plus son identité électro. Avant de devenir le DJ incontournable que l’on connaît, il a aussi écrit pour d’autres. On soulignera notamment Mesdames, de Grand Corps Malade, dont il a assuré les compositions musicales ainsi que la production. «J’ai vraiment eu plusieurs vies, sourit-il. Et je crois que celle-là, c’est ma préférée.»
Il est déjà temps de quitter le bar et de se rendre à l’hôtel pour se préparer. En route, lorsqu’on lui demande ce qu’il reste du petit garçon qui a grandi à l’abri des rues que l’on traverse et ce qu’il aurait envie de lui dire s’il le recroisait au détour de l’une d’entre elles, sa réponse fuse. «Il reste les rêves. Ce sont toujours les mêmes. Comme les amis, ce sont mes fondations. Ceci étant, je crois que je ne lui dirais rien. Je ne voudrais pas qu’il ait d’attente. C’est un peu une angoisse, j’ai peur de ne pas apprécier à sa juste valeur les moments incroyables que je vis. Il faut faire confiance au cœur, ça, c’est important.»
Quant aux lieux, il les apprécie en fonction des gens qui s’y trouvent. «Je crois que je m’en fous. Je peux être dans un endroit un peu nul, si je suis avec ma petite fille, je trouverai un moyen de le rendre intéressant.»
Hayden, 2 ans, a déboulé dans la vie de Mosi le 15 juillet 2024. Maud, sa meilleure amie et manager, souhaitait ardemment devenir maman. Lui était persuadé qu’il ne voudrait jamais d’enfant. Tous deux étant célibataires, il lui a donc proposé de faire office de donneur, tout en formalisant la démarche devant notaire. Le contrat stipulait qu’il n’aurait «ni droit, ni devoir, ni obligation» envers l’enfant à naître. Un peau à peau avec le nourrisson à la maternité a fait voler en éclats les belles certitudes de celui que les internautes surnomment désormais Mosidad.
Le choc de cette première rencontre lui a fait réaliser qu’il voulait occuper son rôle de père auprès de la petite Hayden. Le contrat est déchiré, le voilà papa. Un doux secret gardé jusqu’au 24 juin dernier, date à laquelle l’artiste a dévoilé cette paternité inattendue en direct sur France Inter, lors de sa chronique hebdomadaire «Le track de vos rêves», qu’il tient depuis presque un an.
Pourquoi à ce moment-là? «C’était la dernière chronique de la saison, je savais que je n’allais pas devoir me justifier derrière.» Depuis, il rattrape le temps perdu et parle de sa fille dès que l’occasion se présente avec une joie non dissimulée. «Ça, c’est un truc de parents, jure-t-il. Quand on a un enfant, on a envie de le crier au monde entier. Et puis... je ne sais pas, je suis très fier.»
Un bonheur incommensurable qui le pousse néanmoins à s’interroger sur ses choix géographiques. «Je vis toujours sur le Rigi, il y a des changements à faire. Ma petite fille est à Paris, moi en Suisse. Ce n’est peut-être pas le meilleur move pour moi, mais je pense qu’il va falloir que je rentre en France.»
Quant à la question de savoir quelle serait sa décision si Maud souhaitait donner naissance à un deuxième enfant, le DJ se montre hésitant. «Je ne sais pas, parce que c’est du taf.» Et quand on lui fait remarquer que c’est surtout l’arrivée du premier qui secoue, il s’exclame: «Arrêtez, me dites pas ça, j’en veux 22 sinon!»
Quelques heures plus tard, en attendant de monter sur scène, l’artiste évoque ses projets, et notamment la reprise de ses billets d’humeur sur France Inter à la rentrée. Le format, bien qu’exigeant, constitue pour lui un fabuleux exutoire. «J’ai arrêté la psychanalyse le jour où j’ai commencé les chroniques, s’amuse-t-il. Je dis tout, je crois que c’est pour ça que les gens apprécient. France Inter, tu ne peux pas la leur faire à l’envers ni prendre les gens pour des imbéciles, il faut être sincère.»
Ses fameux Dream Tracks restent également d’actualité. Le matin même, il a sorti celui réalisé avec Bastian Baker, à l’occasion de la Fête nationale suisse. «C’était hyper-important pour moi de marquer le coup. Je suis attaché à mes racines suisses allemandes et pouvoir reprendre Ewigi Liäbi, c’était vraiment cool, même si je sais que les Romands n’y comprennent pas grand-chose.» Les prochains artistes suisses sur sa liste? «J’ai Luciano, Roger Federer, Stan Wawrinka… qu’est-ce qu’on a d’autre en Suisse? Stress! Ça me ferait marrer.»
Projets au long cours
Le concept va également servir de base à son prochain album. «Derrière le Dream Track, il y a l’idée qu’il n’y a aucune obligation, aucune barrière. Tu peux partir dans tous les sens. La seule contrainte, c’est ce que les gens me demandent. Je suis reparti de ce postulat en me disant: «Si je pouvais remplir une feuille de tous les rêves, les rencontres, les personnalités que je voudrais sur cet album, qu’est-ce que je ferais?» J’ai l’impression que c’est mon premier disque qui va sortir. J’espère que les gens vont l’apprécier.»
Autre projet, et non des moindres, Mosimann compte partir à l’assaut des Etats-Unis en 2028. «Je vais tout faire pour que ça se passe, promet-il. Commencer à faire les visas et aller mettre un pied là-bas. D’ici là, Trump ne sera plus au pouvoir et ce sera le bon moment. Je suis attiré par ce pays. J’ai envie d’aller découvrir, de voyager, de rencontrer du public.»
A 1 heure du matin, il monte enfin sur scène. Pendant l’entier de son set, Mosi va vibrer à l’unisson de ce public qu’il chérit tant. Rayonnant, il prolongera la nuit auprès de ses amis de toujours. L’occasion de lui glisser au détour d’une conversation qu’avec le nombre de femmes qui l’entourent il ne peut plus continuer à raconter partout qu’il n’arrive pas à trouver l’âme sœur. «Non, mais ce sont mes amies, rit-il.
Et c’est un peu le hasard de la vallée Verte, parce que j’ai plein de potes aussi. Et je ne suis pas très adroit dans le domaine. Ça paraît très con, mais l’amour du public, ça prend beaucoup de place. Je préfère aller au studio que faire un date, par exemple. J’ai plus de résultats. Et puis le hasard fait que chaque fois que j’ai eu des crushs, ce n’était pas très réciproque. Il y a un mystère. Je pense que ce sont des cycles, ça viendra.»
Il est presque 3 h 30 du matin. Demain, il reprendra le train en début d’après-midi pour Paris et continuera d’arpenter les routes dans le cadre de son Dream Tour jusqu’à octobre 2027. Dans un coin de sa tête, une liste à cocher de tous les rêves qu’il compte encore réaliser.
Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.