En bref
- Après le licenciement de deux journalistes de Protestinfo, la chronique de RTSreligion, diffusée ce jeudi 30 avril sur «La Première», a suscité un malaise. L'émission évoquait l'affaire Marguerat, théologien vaudois accusé d'abus sexuels après une enquête du magazine français «Le Cri».
- Ancien directeur de Protestinfo, Paolo Mariani est aussi coresponsable de RTSreligion. Cité dans «Le Cri», il explique pourquoi il a d'abord nié avant de rectifier avoir rencontré Daniel Marguerat le jour de la convocation envoyée aux deux anciens journalistes de Protestinfo, qui a abouti à leur départ alors qu'ils enquêtaient sur le théologien.
- Des questions se posent à la RTS au sujet du traitement journalistique de cette affaire par l'équipe de RTSreligion, indépendante de la RTS. Préoccupé par «l'indépendance des journalistes de Réf-Médias qui collaborent aux émissions de la RTS», le média de service public lance des démarches.
Sur les ondes de la RTS, ce jeudi 30 avril à 6h20, c'est l'heure de la traditionnelle chronique radio de RTSreligion. Un journaliste de la «rédaction spécialisée dans le fait religieux au sein de la Radio Télévision Suisse» consacre quelques minutes à l'affaire du moment, les Eglises réformées romandes: les accusations d'abus sexuels à l'encontre du réputé professeur de théologie vaudois Daniel Marguerat, dont le nom a été lâché pour la première fois mercredi dans une enquête du magazine français «Le Cri».
Le célèbre bibliste conteste les signalements de violences décrits. Ce véritable «secret de polichinelle» dans le milieu – selon l'enquête de la revue hexagonale chrétienne reprise dans la presse romande – fait écho à l'affaire Protestinfo, même s'il n'en est pas fait mention dans la chronique.
Car c'est lorsqu'ils menaient l'enquête sur les liens conservés entre l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (EERV) et Daniel Marguerat, que deux journalistes de l'agence de presse protestante, Anne-Sylvie Sprenger et Lucas Vuilleumier, se sont vu indiquer la porte de sortie par la Conférence des Eglises Réformées romandes (CER) et la direction de Réf-Médias (anciennement Médias-pro), le département de la CER chargé de la gestion des médias. Leur licenciement en octobre dernier et l'omerta qui règnerait au sein de l'Eglise protestante ont fait grand bruit, allant jusqu'à pousser le Conseil de l'Europe à publier une alerte fustigeant leur renvoi.
Malaise à l'interne?
Ce jeudi à la radio, c'est surtout la fin de la chronique qui a pu interroger les plus fin connaisseurs du milieu protestant romand. Au moment où la présentatrice reprend la parole au chroniqueur, elle intervient: «On précise que cette chronique RTSreligion est une chronique indépendante de la RTS.»
La conclusion de cet enregistrement a fait réagir. En premier lieu le journaliste de RTSreligion concerné. Dans un mail interne à la RTS, que Blick a pu consulter, il fait part de sa «surprise» face à cette «désannonce» passée à l'antenne.
Au sujet de la mention explicite de l'indépendance entre les deux entités, il juge «surprenant que cet élément ait été rappelé précisément ce matin» et ce pour la première fois à sa connaissance. «J'ai ressenti cela comme un désaveu pour mon travail journalistique, qui se répercute, à mon sens, sur toute notre équipe», fait savoir dans son mail celui qui rappelle avoir accompagné d'autres journalistes dans leurs sujets à propos de Daniel Marguerat.
La RTS «préoccupée» pour l'indépendance journalistique
Contactée par Blick, la RTS explique la précision donnée par sa journaliste: «La chronique religieuse de ce matin étant consacrée à l’affaire Marguerat et dans un contexte plus général de turbulences qui touchent les milieux protestants du journalisme, il nous est apparu utile de rappeler qui en porte la responsabilité éditoriale dans un souci de transparence», détaille pour Blick Christophe Minder, porte-parole du média de service public.
La RTS et RTSreligion sont effectivement indépendantes l'une de l'autre. Au sens où la thématique «religion» à la RTS est assurée par Cath-Info et Réf-Médias (anciennement Médias-pro), les groupes de presse associés respectivement à l'Eglise catholique et aux Eglises réformées de Suisse romande. Et ce sous la forme d'un «contrat de prestations».
Alors, l'enquête du «Cri» met-elle la RTS dans l'embarras au sujet de son traitement de l'affaire Marguerat et de l'Eglise protestante? «La RTS a pris connaissance de cet article et est préoccupée par l’incidence que les faits allégués sont susceptibles d’avoir sur l’indépendance des journalistes de Réf-Médias qui collaborent aux émissions de la RTS», répond Christophe Minder. Le communiquant informe que «la direction de la RTS a dès lors entamé des démarches auprès de la Conférence des Eglises Réformées (CER) afin de s’assurer que cette indépendance est pleinement garantie».
Un coresponsable de RTSreligion cité
Car à la tête de Réf-Médias, le groupe accusé d'avoir abusivement licencié les deux journalistes de Protestinfo, on trouve Paolo Mariani. En plus d'être l'ancien supérieur des deux journalistes virés, il est aussi l'un des deux coresponsables de RTSreligion, en tant que prestataire externe – aux côtés d'un homologue catholique. Et depuis mercredi, Paolo Mariani est cité nommément dans l'enquête du «Cri».
La raison? Dans l'article, il admet avoir rencontré Daniel Marguerat dans ses bureaux le même jour (le 7 octobre) que la convocation envoyée aux deux anciens journalistes de Protestinfo, qui a abouti à leur départ. Une coïncidence temporelle qui interroge le média, qui cite diverses sources internes.
Ce d'autant plus que Paolo Mariani a d'abord répondu n'avoir «jamais rencontré Daniel Marguerat» avant le départ de ses journalistes. D’après les éléments rapportés, Paolo Mariani aurait d’abord nié cette rencontre avant de l’admettre après que Daniel Marguerat l’a lui-même confirmée.
Mis en cause, il se défend
Joint par Blick, Paolo Mariani considère que «présenter (...) cet entretien comme un élément ayant pu peser sur la décision de rupture des contrats ne résiste, évidemment, même pas à la chronologie.» Il assure que «la volonté de proposer une rupture des rapports de travail avec les deux journalistes a été décidée par le Conseil exécutif de la CER le lundi 6 octobre, aux alentours de 13h30». Soit un jour avant sa rencontre avec Daniel Marguerat, qui «a eu lieu le mardi 7 octobre à 11h». Paolo Mariani précise qu'en tant que directeur de Réf-Médias, il avait une «voix consultative seulement».
Il indique que sa rencontre avec le bibliste accusé, qui conteste toute violence sexuelle, «faisait suite à une demande d’entretien transmise par Daniel Marguerat, par mail, le mardi 30 septembre à 16h02, et concernait ce que celui-ci percevait comme un possible boycott de la part de RTSreligion autour de sa dernière publication». Il précise encore que «les deux journalistes de Protestinfo avaient d’ailleurs été informés de l’existence de cette rencontre lors d’une séance tenue au Restaurant de la Radio le jeudi 2 octobre à 10h30».
Le timing interroge tout de même
Contacté par Blick, un des journalistes licenciés confirme que Paolo Mariani les a informés «que Daniel Marguerat lui avait demandé une rencontre». Mais ceci quelques jours plus tôt, «le 30 septembre, par message». Et d'ajouter que «quatre jours plus tôt, le 26 septembre dans l'après-midi, nous l'avions interviewé dans le cadre de notre article en cours». C'est lors de la séance du 2 octobre que les deux journalistes ont appris la date de la rencontre entre Daniel Marguerat et Paolo Mariani.
Quant à ce que «Le Cri» rapporte comme un changement de version de Paolo Mariani, le directeur répond que son interview avec la journaliste française «a été faite par téléphone, en modalité dialogue». Il ajoute: «Lorsqu’elle m’a posé la question concernant une rencontre avec Daniel Marguerat, j’étais absolument convaincu que celle-ci avait eu lieu quelques mois après l’affaire dont nous parlions!»
Il n'aurait pas tout de suite vérifié la date dans son agenda «sachant que ladite rencontre n’avait aucun lien avec les journalistes de Protestinfo». Puis c'est lors d'un second contact avec la journaliste du «Cri» que cette vérification aurait eu lieu. Raison pour laquelle «Le Cri» mentionne que «Paolo Mariani évoque à présent une erreur d'agenda».
Le magazine commente que «la coïncidence est peut-être malheureuse mais elle révèle que Daniel Marguerat est une figure qui infuse les différentes institutions réformées.» Quant à son contrat avec la RTS, Paolo Mariani juge que «les éléments réels» ne rompront «assurément pas» la confiance que lui accorde la le média de service public. «Ce que certaines personnes en font, sans prendre le soin de vérifier et en se fiant à des rumeurs ou à des sources anonymes qui affirment des contrevérités, peut prêter à confusion», conclut celui qui assure que toutes ses dates sont vérifiables.