Portrait de la militante Véra Tchérémissinoff
A 84 ans, elle se bat toujours pour les droits des plus faibles

La présidente de l’association Opre rom n’est pas une grand-mère comme les autres. Au lieu de se reposer, cette Lausannoise lutte pour les droits des Tsiganes, après un parcours incroyable. Blick l'a rencontrée dans le cadre de la Semaine d'actions contre le racisme.
Photo: Julie De Tribolet
A 84 ans, elle se bat contre le racisme
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Sur la porte de la cuisine tapissée de tracts, une feuille quadrillée griffonnée à la main annonce la couleur: «Dieu est mort à Auschwitz, Dieu est mort à Gaza, Dieu est mort dans les rues de Lausanne.» Il y a, dans cette maxime dérivée du philosophe juif allemand Hans Jonas, tout l’esprit de Véra Tchérémissinoff. A 84 ans, cette Lausannoise à la chevelure flamboyante possède quelque chose qui, chez d’autres, a tendance à s’étioler avec l’âge: une capacité d’indignation phénoménale, rageuse, tripale. Un peu plus bas sur la même porte, un autre billet rédigé en russe, langue d’origine de son père, complète le tableau: «Esli ne ty, to kto je? – Si ce n’est pas toi, alors qui?»

Véra dans sa cuisine de l'avenue de la Borde, à Lausanne.
Photo: Julie De Tribolet

Qui, si ce n’est elle? Assise face à nous devant une petite table ronde remplie de paperasse, de photographies et de menus objets, son téléphone collé sur l’oreille, Véra Tchérémissinoff cherche un bout de papier pour noter un rendez-vous administratif concernant l’un des Roms qu’elle soutient bénévolement. Une tâche nécessitant patience, abnégation et organisation. «Récemment, on m’a offert un agenda pour que j’arrête de m’éparpiller», explique-t-elle, tout en remplissant une feuille volante avec un air malicieux, comme si elle se délectait de désobéir.

Présidente de l’association Opre Rom, Véra Tchérémissinoff est connue à Lausanne pour son engagement en faveur des Tsiganes, ces bannis parmi les bannis de l’humanité. Il y a quelques semaines, L’illustré vous racontait son «dernier grand combat»: la scolarisation d’enfants roms sans-abris. Une bataille dont l’octogénaire est sortie victorieuse, puisque la ville de Lausanne a rétropédalé fissa en annonçant que ses petits protégés pourraient reprendre le chemin de l’école.

Séquelles d'une poliomyélite

«Si ces cinq familles trouvent un travail et un logement, je pourrai mourir tranquille», nous avait-elle alors déclaré au sujet d’un groupe de Roms de Roumanie, dont elle défend les droits depuis une vingtaine d’années. Elle ajoute, avec un sourire en coin: «Quand je dis qu’après ça j’arrêterai, tout le monde autour de moi se marre.» Et pour cause: la démarche entravée par les séquelles d’une poliomyélite, qui l’obligent à compter en permanence sur une canne ou une voiturette électrique, cette militante n’a jamais cessé d’avancer, tant les injustices à affronter sont légion.

Véra avec la famille de Léo, 9 ans. Elle s'est battue pour lui trouver un appartement.
Photo: Julie De Tribolet

Son appartement situé dans un vieil immeuble du quartier populaire de la Borde est à l’image de la maîtresse des lieux: foisonnant, généreux, rempli d’histoires. On y trouve des livres, beaucoup, des icônes et des samovars, pour l’âme russe, des souvenirs de voyage, des bijoux d’Indienne et de Gitane. Sporadiquement, Véra Tchérémissinoff accueille dans ce joyeux capharnaüm des familles roms sans logement, dont l’une est même restée durant huit ans. «A deux reprises, j’ai failli perdre mon appartement parce que j’abrite des gens en situation difficile. J’ai un peu mélangé ma vie avec l’association», avoue-t-elle. Avant d’ajouter: «J’y trouve aussi mon compte. Mes amis roms s’inquiètent de savoir si j’ai à manger, ils me font le ménage. Je fais partie de leur clan.»

Association fondée en 2010

Ce vendredi 20 mars 2026, Opre Rom organise une soirée de sensibilisation sur la situation des Roms dans le cadre de la Semaine d’actions contre le racisme à Lausanne. Ce sera, pour Véra Tchérémissinoff, l’occasion d’évoquer l’exclusion de cette population de l’espace public, de l’école, du marché du travail. Une problématique qu’elle a découverte peu après avoir pris sa retraite en tant que psychopédagogue, avec derrière elle une vie de militance déjà bien remplie. «Je pensais me reposer un peu, mais les Roms ont commencé à arriver sur les parkings de Lausanne. Comme j’entre facilement en contact avec les gens, je suis allée leur poser des questions.» Deux ans plus tard, en 2010, elle cofonde son association, qui est aujourd’hui un interlocuteur privilégié des autorités sur cette thématique.

Dans son salon rempli d'histoires.
Photo: Julie De Tribolet

Tandis que Véra Tchérémissinoff parle, un ronflement soutenu monte depuis la salle de bains. Affalée sur le tapis, une chatte ventripotente sieste dans un vrombissement bienheureux. Initialement, l’animal avait été baptisé Minnie. Mais il a fini par écoper du surnom autrement militant de Bouboulina, en hommage à l’héroïne de l’indépendance grecque dont un portrait orne le mur de la cuisine. «Comme les Indiens d’Amérique, elle a changé de nom au cours de sa vie», explique sa maîtresse.

«
Les projets pour moi étaient un beau mariage. A 16 ans, j’ai participé à mon bal d’entrée dans le monde au Lausanne Palace. Le seul souvenir que j’ai, c’est d’avoir eu mal aux pieds.
Véra Tchérémissinoff
»

Véra Tchérémissinoff, elle, n’a jamais changé de nom malgré deux mariages. Mais à l’image des chats, elle a eu plusieurs vies. Née à Genève, elle est la fille d’un danseur et chorégraphe ayant fui la guerre civile en Russie et d’une Lausannoise issue d’une famille de médecins, qui fut députée verte au Grand Conseil. Elle a grandi dans un univers de cuillères en argent, avec son père russe et sa belle-mère d’origine française et juive polonaise. «Les projets pour moi étaient un beau mariage. A 16 ans, j’ai participé à mon bal d’entrée dans le monde au Lausanne Palace. Le seul souvenir que j’ai, c’est d’avoir eu mal aux pieds.»

Une deuxième naissance

Peu après, elle vit sa «deuxième naissance», alors qu’elle étudie à l’école Lémania en vue d’obtenir sa maturité. «J’ai rencontré des copains qui m’ont fait côtoyer le Mouvement démocratique des étudiants de Lausanne (un groupe contestataire actif dans les années 1960, ndlr). Jusque-là, j’avais trouvé la vie pas très drôle, avec les histoires des foyers bourgeois où on cache la merde au chat. Subitement, j’ai réalisé que le monde était différent de ce qu’on m’avait raconté.» En pleine période de décolonisation, elle se passionne pour l’indépendance de l’Algérie, épouse un militant originaire de ce pays. «J’ai commencé à participer à des manifestations. J’étais secouée par les injustices. Je n’ai plus jamais vu le monde autrement.»

Véra (à dr.) dans sa jeunesse avec ses soeurs, Katia et Maria.
Photo: dr

Divorcée dans sa vingtaine, elle part à Rome dans l’idée d’étudier le théâtre et le cinéma. «J’ai détesté ce milieu. Il y avait beaucoup de jalousies, les gens se faisaient des crasses, l’ambiance était horrible.» De retour à Genève, elle intègre une fondation qui vient en aide à de jeunes toxicomanes et rencontre son second mari par ce biais. «Il était venu des Etats-Unis pour chercher de l’aide concernant la fille d’amis qui avait disparu dans le milieu de la drogue. C’était un Américain, mais de gauche», précise-t-elle en levant l’index.

Droits des Amérindiens

A l’âge de 25 ans, elle lit pour la première fois un livre sur l’histoire des Indiens d’Amérique, puis participe à la création d’une association nommée Incomindios. Son but: aider les Amérindiens à défendre leur cause auprès des Nations unies. S’ensuivra la (très longue) rédaction de la déclaration sur les droits des peuples autochtones. Dans ce cadre, Véra Tchérémissinoff fait la connaissance d’un jeune syndicaliste venu s’exprimer pour la première fois en Europe via son ONG. Il se nomme Evo Morales et deviendra, en 2006, le premier président indigène de l’histoire de la Bolivie.

En 2007 avec le président bolivien Evo Morales, qu'elle avait fait venir en Europe avec son ONG alors qu'il était syndicaliste.
Photo: dr

Engagée toute sa vie pour les minorités, elle se décrit comme «une anarchiste» n’ayant «jamais voulu intégrer un parti politique», car soucieuse de penser par elle-même. Il y a une trentaine d’années, elle a accepté toutefois d’entrer au Parti ouvrier populaire (POP), qui lui semble le plus proche de ses convictions. Elle possède même désormais une carte de membre des jeunes popistes – un privilège dont elle se dit «extrêmement fière». «Ils ont une indignation naturelle dans laquelle je me retrouve», assure-t-elle.

Malgré sa rupture déterminante avec le milieu bourgeois dans lequel elle a grandi, et qui la considère «au mieux comme fantaisiste», Véra Tchérémissinoff cite son père comme une source d’inspiration. Issu d’une famille de militaires de carrière, ce dernier est arrivé en France en 1920, alors qu’il était un orphelin de guerre. A Nice, il a fréquenté la communauté des Russes blancs en exil, profité des cours de danseurs étoiles ayant fui la Révolution d’octobre, puis intégré les Ballets russes de Monte-Carlo.

Son père comme source d'inspiration

«A l’époque, on voyait beaucoup de gens dans la rue avec des blessures de guerre. Des culs-de-jatte que l’on posait le matin sur une couverture et qui faisaient la manche toute la journée. Mon père avait une empathie incroyable. Il ne se contentait pas de donner de l’argent, mais s’asseyait à côté de la personne, lui donnait une cigarette et restait un long moment à discuter. Il y a une histoire de transmission entre lui et moi. Même si nos rapports ont été très difficiles, je l’ai vu dans un rêve qui se passait dans un camp de réfugiés. A ma surprise, il m’a dit: «C’est bien, ce que tu fais.»»

Le père de Véra, Youra, a ouvert une école de danse à Genève dans les années 1960.
Photo: dr

Un esprit de solidarité qu’elle a su léguer aux générations suivantes, en participant notamment avec sa fille aînée à des manifestations pour Gaza. Car tout en soutenant les minorités, Véra Tchérémissinoff a élevé deux enfants. La première, «fille de l’indépendance de l’Algérie» qu’elle a eue avec un militant, est ingénieure en informatique et mère de deux enfants adultes. La seconde, dont le père est «un camarade italien de l’époque de Mai 68», a étudié l’archéologie et vit dans le sud de la France.

Après avoir longtemps «peiné à définir» son identité, celle que les Roms surnomment Mama Véra ou Mamouchka se dit aujourd’hui en paix avec ses origines. «J’arrive à envisager ma famille non pas comme un arbre, mais comme une galaxie.» Quant à son héritage d’activiste, elle attend toujours «une relève miraculeuse» à la tête de son association. Car malgré tout, Véra Tchérémissinoff «fatigue un peu». Si ce n’est plus elle, alors qui?

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