Ils rêvent de pouvoir aller en classe
Sans logement, ces enfants dorment dans une voiture et sont privés d'école

Avec l’appui de l’ex-sénateur Luc Recordon, l’association Opre rom dénonce la position de la Ville, qui exige un domicile pour la scolarisation. Elle se bat pour l’intégration de Roms de Roumanie présents à Lausanne depuis bientôt vingt ans. Voici leur histoire.
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Plusieurs familles roms ont l'habitude de passer la nuit sur les parkings en périphérie de Lausanne.
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Pour nous rencontrer, ils se sont entassés dans la petite cuisine bien chauffée d’une amie, dans les hauts de Lausanne. Les grands-­parents, les parents et leurs deux garçons de 5 et 7 ans au regard timide. Ils portent des vêtements confortables et en bon état, achetés avec les salaires du père et du grand-père. Lorsqu’ils parlent français, ils ont un accent indéfinissable, avec des mots d’argot, de ceux que l’on apprend dans les cuisines ou sur les chantiers.

Ils parlent fort, ils se charrient en découvrant leurs dents en or, ils s’embrassent et ils se touchent, souvent. Ce pourrait être des Italiens d’il y a soixante ans, venus chercher une vie meilleure dans une Suisse prospère. Ce sont des Roms de Roumanie, présents à Lausanne depuis des années. Leur histoire est celle d’une intégration des plus compliquées, et qui semble désormais comme suspendue entre deux mondes. 

Des nuits difficiles

Ceux-ci ont des emplois à durée indéterminée, en tant que maçon-­coffreur pour le grand-père et chauffeur-livreur pour le père, qui possède, comme les autres, un passeport européen. Mais pas de logement, ni d’école pour les enfants, alors que ces derniers ont pourtant largement l’âge (et le désir) d’aller en classe. Un pied dans la misère, l’autre dans la «normalité». De quel côté doivent-ils basculer?

«
Dans la voiture, je me réveille régulièrement et j’allume le moteur car on gèle trop
Le papa de David et Fernando
»

Ce soir, après avoir passé la journée chez des proches pour s’abriter du froid, la famille rejoindra sa demeure principale: deux voitures qu’elle déplace de parking en parking, en espérant ne pas se faire chasser par la police à coups de «Dégage! Dégage!» (Variante, suivant les agents: «Excusez-moi, Monsieur, je sais que vous avez payé la place de parc, mais s’il vous plaît il faut bouger.») De toute façon, les nuits ne sont pas reposantes: «Je me réveille régulièrement et j’allume le moteur car on gèle trop», explique le papa. Parfois, nous a raconté un autre père, le froid fait mal à en vomir. 

David (7 ans) et Fernando (10 ans) ne sont encore jamais allés à l'école. Ils dorment dans la voiture de leurs parents, dans des abris d'urgence ou chez des amis.

Même en hiver, plusieurs familles roms ont l’habitude de passer la nuit sur les parkings en périphérie de Lausanne. Banquette arrière rabattue, elles accumulent les duvets et couvertures pour tenter de rester au chaud dans le coffre, comme les parents de David (7 ans) et Fernando (10 ans) nous en font la démonstration en ce mois de janvier. En raison des températures glaciales, la famille était partie loger quelques jours chez des amis en France. Mais elle est revenue, soucieuse de ne pas «trop déranger». 

En hiver, femmes et enfants se réfugient aussi dans les abris d’urgence, où ils sont prioritaires. Mais les papas doivent alors souvent rester dehors, faute de place. «Seule avec les enfants dans ces centres, j’ai peur, explique Bissarca, 27 ans, la maman de David et Fernando. Il y a des femmes droguées et alcoolisées.»

Une troisième génération à Lausanne

Bissarca et ses proches font partie d’un groupe de cinq familles dont les liens avec Lausanne remontent à l’ouverture de l’espace Schengen, en 2008. Fuyant «la misère économique et la résurgence de l’antitsiganisme», selon l’association lausannoise Opre Rom, les premiers de ces migrants ont alors quitté la région d’Alba, en Transylvanie, pour la Suisse. Au fil des années, leurs enfants restés au pays avec les grands-parents les ont rejoints. Quant à la troisième génération, celle de David et Fernando, elle a toujours vécu à Lausanne. 

Depuis leur arrivée, le groupe d’Alba est soutenu par celle qu’ils surnomment Mamouchka ou Mama Véra. Cofondatrice d’Opre Rom en 2010, Véra Tchérémissinoff abrite des gens chez elle lorsque c’est possible (les autorités l’ont à l’œil) et a mis à disposition sa cuisine pour les interviews. Mais à 83 ans, après avoir lutté toute sa vie pour les droits des minorités, elle se dit «un peu fatiguée par l’âge». Son «dernier grand combat», cette Lausannoise veut le consacrer à la pleine intégration de ces cinq familles. Aujourd’hui, elle est la marraine de Narcisa, 13 ans, qui a grandi dans la capitale vaudoise, où elle va à l’école. 

Véra Tchérémissinoff, la présidente d'Opre Rom, soutient cinq familles originaires de Transylvanie. Elle accueille parfois des personnes dans son appartement.

Soucieuse de respecter la Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU, Lausanne a en effet décidé en 2014 de scolariser les Roms au même titre que les clandestins. Ils ont d’abord été intégrés dans une classe spéciale, puis dans les classes d’accueil destinées aux migrants. Entre 10 et 20 enfants suivent depuis l’école, cahin-caha. Plusieurs sont aujourd’hui en apprentissage ou à la recherche d’une place comme coiffeur ou vendeuse, explique Véra Tchérémissinoff. Une gageure, surtout pour les filles, en raison des mariages précoces qui sont une tradition au sein de la communauté. 

Inscription à l'école impossible

Mais la posture de la ville est aujourd’hui remise en question, dénonce la présidente d’Opre Rom: «A la rentrée scolaire 2025, j’ai voulu aller inscrire de nouveaux enfants. On m’a répondu que ce n’était pas possible s’ils n’avaient pas de logement fixe. Ce serait trop compliqué pour les enseignants. Pourtant, l’accès à l’école est un droit universel.» Aujourd’hui, une dizaine d’enfants ne seraient pas scolarisés, alors qu’ils sont en âge de l’être. 

«
Qu’on ne soit pas capables d’intégrer ces quelques Roms, je trouve ça ahurissant!
Luc Recordon, ex-conseiller aux Etats vert
»

Dans sa bataille, cette militante du POP bénéficie d’un soutien de poids: l’ancien sénateur vert lausannois Luc Recordon, qui se dit «au taquet sur ce dossier», auquel il a été sensibilisé il y a déjà des années comme politicien. «Ce qui me choque le plus, c’est qu’on ne scolarise pas des enfants qui sont de facto résidents en Suisse, avec des motifs abracadabrants. Or, le droit à un enseignement de base suffisant et gratuit est garanti par la Constitution fédérale. Par ailleurs, scolariser ces enfants est dans l’intérêt de notre pays, parce qu’ils vont sûrement passer toute leur vie ici. Qu’on ne soit pas capables d’intégrer ces quelques Roms, je trouve ça ahurissant!» Selon Luc Recordon, les réticences de la municipalité s’expliquent «peut-être par la trouille des prochaines élections». La ville de Lausanne, elle, assure avoir toujours appliqué la même politique (lire encadré).

L'ancien sénateur vert Luc Recordon, ici aux côtés de Véra Tchérémissinoff, rappelle que le droit à un enseignement de base suffisant et gratuit est garanti par la Constitution fédérale.

Ethnie sans territoire, les Roms ont été victimes d’un génocide durant la ­Seconde Guerre mondiale avant d’être sédentarisés de force dans les pays communistes. Ils restent fortement marginalisés aujourd’hui dans toute l’Europe, rappelle Véra Tchérémissinoff: «A l’Est particulièrement, il y a un racisme décomplexé, puant, hideux à leur égard. En Roumanie, on les appelle les corbeaux et ils sont traités comme des animaux.» Leur espérance de vie? «Cinquante ans», assène-t-elle.

Pas de réseau

En Suisse aussi, les préjugés affichent leur vilain visage. Un matin, alors que nous interrogeons une famille à l’arrêt du métro M1, sur la place de l’Europe, un employé des Transports publics lausannois invective Diamant, 13 ans: «Tu es un malhonnête!» Puis, à nous: «Il me nargue. Il continue à mendier alors que c’est interdit ici. Et méfiez-vous. Devant vous, ils vont pleurer. Mais chez eux, ils sont millionnaires.»

Millionnaires? Alors que de nombreux autres Roms n’ont fait que passer par la capitale vaudoise, les cinq familles d’Alba se sont construit progressivement une existence sur les pavés lausannois, après des années d’allers-retours avec la Roumanie. Et cela sans faire partie d’un réseau, contrairement à une croyance tenace: «J’espère que tout le monde a compris aujourd’hui que ces personnes ne sont pas exploitées par une mafia. Cela fait dix-sept ans que je le répète», précise Véra Tchérémissinoff. 

La communauté rom est largement analphabète, ce qui complique l'accès au travail des parents et l'intégration des enfants.

La situation reste extrêmement précaire pour de nombreux membres du groupe, dont beaucoup vivent encore partiellement de la mendicité, à l’image des grands-parents de David et Fernando, qui demandent l’aumône depuis quinze ans à Lausanne. Encadrée par une nouvelle loi très restrictive, cette pratique ne rapporte toutefois plus grand-chose. Faisant valoir leur honnêteté («On n’a jamais volé ne serait-ce qu’un bonbon»), les cinq familles ont décidé récemment de tout faire pour rester dans la capitale vaudoise: «Les plus jeunes ne connaissent rien de la Roumanie. Notre vie est ici à présent», assure un grand-père.

Un communauté largement analphabète

Mais l’école reste une pierre d’achoppement pour cette communauté largement analphabète. Car beaucoup le concèdent: sans logement fixe, il est quasiment impossible de suivre en classe. Comment faire ses devoirs lorsqu’on dort dans un abri d’urgence qui ouvre ses portes à 21 heures? Et comment se concentrer lorsqu’on n’a pas son quota de sommeil parce qu’on a passé la nuit dans une voiture? 

«
C’est une vie de merde. Même les chiens vivent mieux que nous. Eux, au moins, ils dorment dedans.
Un autre papa
»

L’un des pères de famille ajoute ceci: «Nos enfants ne peuvent même pas se doucher. Comment ils pourraient fréquenter d’autres écoliers? Ils doivent faire leurs besoins dehors. C’est une vie de merde. Même les chiens vivent mieux que nous. Eux, au moins, ils dorment dedans.» Il explique avoir cherché un logement, sans succès: «Je suis allé visiter plein d’appartements, mais je n’ai jamais eu de réponse positive.»

Diamant a ainsi été scolarisé, puis déscolarisé au gré de déménagements dans des abris de fortune. L’hiver dernier, ses proches et lui ont pu rester quelques mois dans une salle de paroisse. Mais cet hiver, ils sont de nouveau à la rue et Diamant a dû quitter sa classe. «On retrouve ces enfants en train de mendier alors qu’ils aiment l’école. C’est un comble», assure Véra Tchérémissinoff. Le petit frère de Diamant, Amal, 2 ans, n’a jamais eu de logement fixe. Né prématurément au CHUV, il ressemble à une poupée de cire, emmitouflé sous de multiples couvertures dans sa poussette.

Amal, 2 ans, vit à la rue avec sa famille et n'a jamais eu de logement.

Familles expulsées de la Borde

En septembre 2024, la famille d’Amal et Diamant a été expulsée avec plusieurs dizaines de Roms qui occupaient un immeuble du quartier de la Borde. Propriété d’une Société coopérative d’habitation, le bâtiment avait été jugé insalubre par la ville. Plusieurs sources décrivent en outre une situation qui avait débordé du cadre fixé, avec l’arrivée dans la maison de personnes extérieures. Véra Tchérémissinoff dénonce, elle, «un manque de coordination entre la ville et les associations».

L’ONG Médecins action santé migrants, qui a réalisé un rapport sur place, avait alors demandé en vain aux autorités de «soutenir un projet de vie» pour les familles délogées. Cela afin de permettre aux parents de «sortir du cercle vicieux pas de logement – pas de travail – pas de permis B – pas de revenu – pas de logement». Et d’assurer une scolarisation aux enfants. L’association avait alors averti du risque de décrochage scolaire et de péjoration de la situation pour les Roms concernés. 

La Ville de Lausanne: «La solution d'hébergement doit offrir un véritable cadre de vie»

Interrogée au sujet de la non-scolarisation des enfants roms sans-abris, la ville de Lausanne assure que la règle et la pratique n’ont pas changé, contrairement à ce qu’affirment les associations. D’après elle, il s’agit de respecter le cadre légal cantonal, lequel exige que la famille ait un domicile. «Même de courte durée, la solution d’hébergement doit offrir un véritable cadre de vie et non un simple lieu où dormir», nous répond par écrit Guillaume Conne, conseiller en communication de la Direction de l’enfance, de la jeunesse et des quartiers. Cela afin de minimiser les risques d’échec ou d’abandon scolaire, précise-t-il. Il ajoute que «des alternatives sont toujours recherchées pour permettre à des familles ayant perdu leur solution de logement de poursuivre leur scolarité».

Guillaume Conne relève que «pour obtenir un logement, les personnes doivent avoir un permis de séjour». Celles qui sont originaires de l’Union européenne «peuvent être éligibles après trois mois de travail déclaré pour un permis B ou L, pour autant que leur contrat réponde aux critères demandés et qu’elles soient au bénéfice d’une adresse de domicile légale». Une histoire d’œuf et de poule qui résume bien les difficultés auxquelles les Roms, et de nombreux autres Européens, sont confrontés.

Interrogée au sujet de la non-scolarisation des enfants roms sans-abris, la ville de Lausanne assure que la règle et la pratique n’ont pas changé, contrairement à ce qu’affirment les associations. D’après elle, il s’agit de respecter le cadre légal cantonal, lequel exige que la famille ait un domicile. «Même de courte durée, la solution d’hébergement doit offrir un véritable cadre de vie et non un simple lieu où dormir», nous répond par écrit Guillaume Conne, conseiller en communication de la Direction de l’enfance, de la jeunesse et des quartiers. Cela afin de minimiser les risques d’échec ou d’abandon scolaire, précise-t-il. Il ajoute que «des alternatives sont toujours recherchées pour permettre à des familles ayant perdu leur solution de logement de poursuivre leur scolarité».

Guillaume Conne relève que «pour obtenir un logement, les personnes doivent avoir un permis de séjour». Celles qui sont originaires de l’Union européenne «peuvent être éligibles après trois mois de travail déclaré pour un permis B ou L, pour autant que leur contrat réponde aux critères demandés et qu’elles soient au bénéfice d’une adresse de domicile légale». Une histoire d’œuf et de poule qui résume bien les difficultés auxquelles les Roms, et de nombreux autres Européens, sont confrontés.

Outre Opre rom, le Point d’Appui (lieu d’accueil des Eglises aux côtés des migrants) et la communauté chrétienne Sant’Egidio ont joué un rôle crucial ces dernières années dans la fragile stabilisation des Roms de Lausanne, en se battant notamment pour trouver des solutions de logement provisoires. Avec des limites. «Si on voulait des logements pour tout le monde, il faudrait ne faire que ça et nous n’avons par les forces, admet Diane Barraud, pasteure et médiatrice au Point d’Appui. Par le passé, des enfants ont été scolarisés à Lausanne alors qu’ils dormaient dans des abris d’urgence. Poser le logement fixe comme condition absolue à une scolarisation, ce ne serait pas dans l’intérêt des enfants. Ils sont toujours mieux dans une salle de classe qu’à la rue et ne doivent pas subir les choix de leurs parents.»

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Par le passé, des enfants ont été scolarisés à Lausanne alors qu’ils dormaient dans des abris d’urgence
Diane Barraud, pasteure
»

Une famille bénéficie d'un toit pour la première fois

Une de ces cinq familles vient pourtant de passer une étape clé, puisqu’elle bénéficie depuis peu d’un logement. Après deux pneumonies, le CHUV aurait en effet confirmé l’impact délétère du sans-abrisme sur la santé du fils aîné Léo, âgé de 9 ans, explique Véra Tchérémissinoff: «Les autorités n’avaient pas envie de se retrouver avec un enfant mort dans la rue.»

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Le bébé Emmanuel et sa famille (ici son grand-père Costel) ont emménagé il y a peu dans un deux pièces au centre de Lausanne.

Nous avons rencontré Léo dans son appartement, en ville de Lausanne. Le garçon y habite avec son petit frère Emmanuel, 1 an et demi, ses parents, ses grands-parents, ainsi qu’un bichon maltais câlin répondant au nom de Shakira. Après avoir également vécu à la Borde, la famille a passé un an sans domicile fixe. Un cauchemar, raconte la grand-maman: «Nous, on est habitués au froid, mais pour les enfants, c’était très dur. Léo s’endormait à l’école, il était tout le temps épuisé.» Lors de leur emménagement, le garçon a passé une journée entière à dormir. Quant à son petit frère, «on ne l’avait jamais vu bouger et marcher autant, assure son grand-père. C’est comme s’il avait compris qu’il avait une maison.»

«
Si ces cinq familles trouvent un travail et un logement, je pourrai mourir tranquille
Véra Tchérémissinoff, Opre Rom
»

Dans le 2 pièces encore quasi vide, il partage son émotion d’avoir un toit: «Il n’y a pas de mots pour décrire ça.» Mais il sait son bonheur fragile: l’occupation de l’appartement, dont le loyer est de 1500 francs, a été conditionnée par la ville à une série d’engagements pris par la famille avec l’appui des associations (cohabitation harmonieuse avec le voisinage et poursuite des recherches d’emploi notamment), et le bail n’est que de quatre mois renouvelables. 

L’équilibre est donc encore loin, mais Véra Tchérémissinoff veut y croire: «Si ces cinq familles trouvent un travail et un logement, je pourrai mourir tranquille.»

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