Un contrôleur du stationnement d'origine albanaise à Thônex (GE) se dit victime de racisme à son travail, et compte déposer une plainte pénale, a appris Blick. Julian* travaille à Genève pour le service de stationnement rattaché à la police municipale de Thônex. Son tort, d'après lui: être albanais et musulman. L’agent de stationnement nous livre son récit, accompagné de documents précis, datés et confirmés par son avocat: il dit subir une discrimination au travail en raison de son origine et de sa religion, y compris de la part de son chef et de la sergente administrative en place.
Isolé et humilié
Le 28 novembre 2024, raconte Julian, lors d’un dîner entre collègues, l’un d’eux a apporté de la viande de porc. «Je n’ai pas voulu en manger par conviction religieuse. On m'a demandé pourquoi, et si j'étais islamiste, combien de prières je faisais, et si j'étais affilié à Al Qaïda.», rapporte-t-il. Ces remarques, souligne-t-il, n’étaient pas ponctuelles mais se sont répétées sur plusieurs mois, «avec un caractère moqueur et insistant». Une stigmatisation qui l’aurait «isolé et humilié, créant un climat hostile». Contacté, le chef de la police municipale de Thônex, Alexandre Quinodoz, n'a pas retourné les multiples appels et messages que nous lui avons laissés.
Julian nous raconte un autre incident, qui l'a particulièrement choqué. Un collègue, à la suite d'une dispute avec une supérieure, «a déféqué dans le véhicule de fonction». Or Julian s'est vu infliger une mission humiliante: «On m'a demandé à moi de nettoyer, sous prétexte que je serais responsable de véhicule. J'ai refusé.»
A la suite de cet incident, l’agent dit avoir subi des pressions. «On m'a demandé d'émettre au moins 200 amendes par mois. Or les objectifs chiffrés de ce type sont interdits en Suisse, car on ne peut pas inventer des infractions.»
Déluge de préjugés anti-albanais
Le 23 juin 2025, Julian aurait également été maltraité en raison de son état de santé. «A mon retour au travail, mon certificat médical a été contesté.» Il fait part de moqueries et de mises en scène railleuses et méprisantes sur son état de santé, y compris de la part de son chef, et d'un livre sur la dépression posé sur son bureau, et accompagné de remarques sur un éventuel suicide de sa part.
En août 2025, nouvel incident: «La sergente a fouillé mon casier pendant que j'étais en vacances d'été, témoigne-t-il. Elle s'est permise d'aller dans le vestiaire hommes, sans aucune raison. Son prétexte: elle me trouvait mal discipliné.» Durant des mois, il dit avoir fait l’objet de critiques incessantes concernant ses horaires, ses déplacements et ses pauses, toujours sous le prisme de la suspicion.
Il s'en est plaint à maintes reprises, depuis mai 2025, aux ressources humaines. Fin août, la responsable RH aurait minimisé les faits, et lui aurait suggéré «d’envisager une autre orientation». Ses supérieurs auraient commencé à lui adresser des reproches selon lui infondés.
«J'ai attrapé une belle tête d’Albanais, je vais lui mettre plein tarif, il va prendre le maximum», aurait encore lancé une agente en septembre 2025, alors qu'il se tenait dans la même salle. Le même mois, un caporal lui aurait lâché: «Vous les Albanais, vous ne savez pas vous intégrer, vous restez en communauté, vous faites la loi comme si vous étiez dans votre pays, vous faites trop les malins, ici ce n’est pas chez vous». Toutes ces vexations, il les consigne soigneusement pour les transmettre à la Mairie.
Le maire se dit perplexe
Le 2 octobre 2025, il contacte le maire de Thônex, Bruno da Silva, pour demander une enquête interne. Or, en l’espace de quelques jours seulement, raconte-t-il, «j’ai constaté que l’ensemble de mes collègues étaient au courant de ma démarche, ce qui a eu pour effet de m’exposer et de m’isoler» Sa démarche n’était plus traitée comme un signalement à protéger, dit-il, mais comme une prise de position à sanctionner.
Le 5 décembre, le maire lui a répondu par courrier qu'une enquête a bien été menée à l'interne, et que la commune estimait désormais que l'affaire était close, car «des mesures appropriées ont été prises», mais sans préciser lesquelles, regrette Julian.
Contacté par Blick, le maire Bruno da Silva se dit surpris de l'ampleur qu'a prise l'affaire ces trois dernières semaines, car il dit avoir été contacté par plusieurs médias. Il indique que le conflit de personnes a été traité, et que des mesures ont en effet été prises, à savoir qu'il y a eu des conséquences suite à l'enquête, qui sont «de nature à avoir mis un terme au problème signalé». Toutefois, le maire souligne qu'il ne peut donner les détails de dossiers personnels. «Mais il est certain que nous ne laissons pas des accusations pareilles sans traitement et sans suite, nous avons un devoir de protection de tous nos collaborateurs.»
Bruno da Silva précise toutefois que ces remous ont commencé quand, il y a 3 semaines, il a été confirmé que les deux contrôleurs du service de stationnement verraient leurs contrats de travail résiliés avec la Ville. En effet, ce service sera dissous à fin mars et transféré de la Ville à la Fondation des parkings. Il ajoute que la Ville a été très proactive auprès de la Fondation des parkings afin qu'elle garantisse une reprise de ces 2 collaborateurs. «C'est en très bonne voie. Nous avons tout fait pour que la Fondation offre une possibilité de reprise de ces collaborateurs, et un processus de recrutement est en cours».
Au final, le maire se dit perplexe. «Si le service de contrôle de stationnement se maintenait à la Ville de Thônex, je ne suis pas certain qu'on assisterait à la même situation aujourd'hui».
Demande de réparation
Julian réfute vigoureusement les allégations du maire. «Mes démarches n'ont absolument rien à voir avec la fin de ces contrats de travail, je suis grand et je peux me réorienter s'il le faut. Les dates de mes signalements sont bien antérieures à ce transfert. J'ai subi pendant presque une année du harcèlement. Le contrat de la Fondation n'est pas mon souci premier. Ces propos cherchent à minimiser ce que j'ai vécu.»
Il relève en outre qu'il n'a pas vu de trace des mesures dont parle le maire. «Or, selon les statuts du personnel, ils sont censés me communiquer les mesures. Le règlement interne n'est pas respecté. J'ai fait intervenir l'inspection du travail, l'OCIRT, à ce sujet.»
Julian est en arrêt de travail depuis début décembre, lorsqu'il a reçu le courrier de la Mairie au sujet des mesures non précisées qui auraient été prises. «Cette période d’absence a été nécessaire pour me permettre de prendre soin de ma santé mentale, profondément affectée par les événements.»
La police de Thônex ne compte pas d’autres Albanais, nous indique Julian. «Ils n’engagent pas d'Albanais. Dans mon cas, ils ont cru que j'étais italien car je n'ai pas mentionné la langue albanaise dans mon CV pour être pris. Il existe des employés de la police albanais sur Genève, dans d'autres communes, où cela se passe bien, mais pas à Thônex».
L’agent de stationnement a engagé un avocat, Yama Sangin, et compte déposer une plainte pénale pour discrimination raciale. Ce que nous confirme Me Yama Sangin: «La plainte est en cours de rédaction..»
Un racisme anti-albanais fréquent?
D’autres Albanais de Thônex et de Chêne-Bourg témoignent avoir subi des discriminations en raison de leur origine. Un employé de la commune d'origine albanaise, responsable de bâtiment, serait amendé en priorité par la police municipale car sa voiture serait reconnue comme lui appartenant, et serait traité de «tête de con» par les agents, d'après Julian.
Un autre, patron de kiosque d'origine albanaise, basé à Chêne-Bourg, nous raconte avoir subi des intimidations, agressivité et menaces verbales répétées en 2024 de la part d'une policière municipale qui était à ce moment basée à Chêne-Bourg, mais qui a été transférée depuis à Thônex. «Elle est passée plusieurs fois me contrôler dans mon magasin, raconte-t-il. Normalement, il y a un contrôle pour la cigarette, l'alcool et le CBD si on a les autorisations. Mais elle est passée presque tous les jours, me réprimandant si je mettais un prix à la main au lieu qu'il soit écrit à l'ordinateur et placé sur étiquette. 'Fais-le, sinon ferme ton magasin', me disait-on». Il raconte un cas où elle a «défoncé» son frigo et pris une bière.
Ces événements se sont produits entre janvier 2024 et mars-avril 2024, soit 3 à 4 mois lors desquels le commerçant dit s'être senti menacé et harassé. Lorsqu'il s'est rendu à la police de Chêne-Bourg, menaçant de remonter cette affaire à la Mairie, la policière en question n'est plus jamais revenue dans le magasin. «D'autres agents sont venus et ont reconnu qu'elle n'avait pas le droit d'agir de la sorte. Puis elle a été affectée à Thônex.»
«Dans les années 2000, la communauté albanaise était peut-être mal intégrée, constate Julian. Mais aujourd'hui, honnêtement, je ne comprends pas. Je trouve triste et dur de voir que, malgré toutes ces années d'intégration, les Albanais restent encore victimes de préjugés. Cela fait mal et cela donne parfois l'impression de ne jamais être pleinement accepté..»
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