En bref
- Le 14 juin à Genève, des manifestations NoG7 ont conduit à l'utilisation de gaz lacrymogènes par la police, provoquant des symptômes respiratoires et oculaires temporaires chez des centaines de personnes.
- Ces gaz, composés de substances irritantes comme le CS et le CN, soulèvent des interrogations sur leurs effets à court et long terme. Les recherches montrent que le CS peut libérer des molécules de cyanure dans certaines conditions, ce qui alimente les inquiétudes sur sa toxicité.
- Malgré la controverse et des débats depuis 1996 sur une interdiction des gaz lacrymogènes en Suisse, leur usage reste autorisé.
Le dimanche 14 juin, sur le passage de certains blocs intégrés à manifestation NoG7, la Cité de Calvin s'est emplie de fumée et de tumulte. Le gaz lacrymogène, parfois utilisé par les forces de l'ordre pour disperser la foule, s'est ainsi faufilé dans les rues de la ville, formant d'épaisses volutes grises et roses, peu à peu dissipées. Contraintes de fuir, des centaines de personnes aux yeux larmoyants ont ainsi respiré cette substance irritante... qui pose finalement de nombreuses questions.
Que contiennent vraiment ces bombes brandies dans le cadre des dispositifs sécuritaires les plus musclés? Que risque-t-on, après en avoir respiré pendant quelques minutes ou secondes? Les personnes s'étant malencontreusement retrouvées dans plusieurs nuages de gaz consécutifs, au fil du cortège, pourraient-elles souffrir de problèmes de santé à long terme?
Pour en apprendre davantage, nous avons contacté pas moins de cinq chimistes, les uns après les autres, sans parvenir à trouver un spécialiste en la matière. L'un d'entre eux a toutefois accepté de nous donner quelques indications.
Qu'est-ce qui provoque ces symptômes?
«Le gaz lacrymogène n’est en général pas un gaz mais une poudre irritante lorsqu'elle entre en contact avec les yeux, précise Hubert Girault, professeur honoraire d'électrochimie et de chimie analytique à l'EPFL. Ce qui crée cet aspect de 'fumée' blanche est simplement la dispersion des particules solides dans l'air.»
En Suisse, les substances utilisées par la police ne sont autres que l'o-chlorobenzylidène-malononitrile (CS), la plus courante, et le chloracétophénone (CN). D'après un document de l'OFSP, auquel nous a renvoyé le chimiste cantonal Genève, que nous avons contacté, ces molécules sont toutes deux soumises à l'Ordonnance sur les armes (OArm).
Hautement irritantes, elles «déploient leurs effets au niveau des yeux, de la peau et du système respiratoire dans les secondes qui suivent le contact, peut-on lire. En règle générale, les symptômes disparaissent en une demi-heure. Les effets peuvent durer plus longtemps en cas de concentrations plus élevées mais sont cependant rarement permanents.»
Des effets à long terme sont possibles
En d'autres termes, ces produits «piquent les yeux de manière intense», de sorte à causer des larmoiements importants. «Sur la peau, ces substances provoquent des démangeaisons, des brûlures et des rougeurs, poursuit l'OFSP. Les substances irritantes entraînent des sécrétions accrues de mucus ainsi que des picotements, des démangeaisons et des brûlures de l’appareil respiratoire. Toux et éternuements s’ensuivent.»
A long terme, avec une exposition fréquente et importante, surtout dans des espaces clos ou mal arérés, le CDC américain pointe cependant un risque d'aggravation permanente de l'asthme, de dégâts oculaires irréversibles et de problèmes respiratoires potentiellement graves. Ces effets ont notamment été observés chez des agents de police, des manifestants et des professionnels de la santé, pointe une recherche grecque publiée en 2015.
Pour les très fortes concentrations de CS, mais surtout de CN, l'OFSP mentionne des possibles modifications permanentes de la cornée (comme une ulcération) ou une cataracte. «Dans les poumons, œdèmes, saignements et congestions ont été observés lors d’une exposition à des doses massives, précise le document. Des concentrations élevées ou un séjour prolongé dans unlieu contenant ces substances irritantes peuvent provoquer des nausées et des vomissementsainsi qu’une sensation d’oppression dans la poitrine. Des effets psychologiques comme la peur ou la panique peuvent survenir, potentiellement suivis d’une augmentation de la pression sanguine ou d’un abaissement de la fréquence cardiaque. Une bronchite ou un asthme existants peuvent aussi empirer.»
Utilisé au temps de la Première guerre mondiale
Aussi complexe qu'historique, le gaz lacrymogène remonte à la Première guerre mondiale, lorsque les substances les plus irritantes avaient été analysées avec minutie, dans l'idée de s'appuyer davantage sur les armes chimiques, durant le conflit. Hormis le CS et le CN, l'on employait également le dibenzo(b,f,)-1,4-oxazépine (CR), encore plus puissant et dont l'utilisation a été abandonnée depuis. Le cyanure de bromobenzyle (CA), de son côté, servait carrément de gaz de combat extrêmement toxique.
Débattu depuis des décennies, le recours au gaz lacrymogène CS par les forces de l'ordre était déjà contesté en 1996 par la députée écologiste Franziska Teuscher, qui exhortait le Conseil national d'en interdire l'utilisation, en faveur du «droit démocratique fondamental de manifester». Défendant la nécessité de ces substances «comme moyens de service d'ordre à distance», le Parlement avait proposé de transformer la motion de l'élue en postulat, et d'analyser la nécessité d'une telle restriction d'utilisation.
Critiqué depuis les années 90, mais toujours autorisé
A Genève, un débat semblable avait eu lieu en 1998, au Grand Conseil. A l'issue des discussions, le maintien de l'utilisation de ces substances avait à nouveau été maintenu, pour «laisser à la police le choix des moyens adéquats pour juguler la violence, ceci aussi bien dans son intérêt que dans celui de la population».
En 2021, lors de la 26e Conférence des Etats parties à la Convention sur les armes chimiques (CAC), l'interdiction des produits chimiques agissant sur le système nerveux central sous forme d'aérosols (type fentanyl et dérivés) a été inscrite dans la législation nationale. Le gaz lacrymogène, lui, pourtant débattu dans tout le pays, est resté autorisé et considéré comme une exception: «Dans certaines conditions, toutefois, il est possible de recourir à certains produits pour maintenir l’ordre public», admettait un communiqué.
Des molécules de cyanure dans le gaz CS
Alors que fait-on de l'inquiétude selon laquelle le gaz lacrymogène peut comporter des traces de cyanure, une substance très toxique susceptible de paralyser la respiration? Cette inquiétude, ranimée par l'époque des «gilets jaunes» français, a été confirmée par plusieurs experts et recherches internationales. En 2019, sur les ondes de Radio France, le président de l'Association Toxicologie-Chimie André Picot expliquait notamment que le CS peut libérer une molécule de cyanure, une fois «dégradée» par l'organisme:
D'après l'expert, la molécule principale du CS, la malonitrile, contient trois atomes de carbone et deux atomes de cyanure reliés à un atome de carbone: «Cette molécule intermédiaire lacrymogène est utilisée pour faire des synthèses en chimie organique et peut s'avérer très toxique, avait prévenu André Picot. Quand le gaz CS arrive en milieu aqueux, par exemple dans le sang, l'eau va se fixer dessus. Cette hydratation va rendre cette molécule CS, elle-même déjà instable, encore plus instable. Elle va ainsi être attaquée par des systèmes d'enzymes présents dans notre sang, qui vont l'oxyder. Cela peut libérer le malonitrile qui, à son tour, toujours par oxydation, réagit en libérant du cyanure. Au final, pour une molécule de gaz CS vous libérez dans le sang une molécule de cyanure.»
Par téléphone, le professeur Girault nous confirme: «Lorsque la substance active, l'o-chlorobenzylidène malononitrile se dégrade, elle peut effectivement produire différentes substances, dont le cyanure.» En 2020, un docteur en biologie cité par «Le Temps» parvenait à une conclusion identique, soulignant même qu'après une exposition au gaz CS, le niveau de cyanure détectable dans le sang pouvait excéder le seuil de dangerosité de 0,5 mg/l.
Le danger est lié à la concentration des molécules
Aucune étude n'a, pour l'heure, démontré qu'une exposition occasionnelle au CS peut provoquer une véritable intoxication au cyanure. Pas de panique, donc, si vous étiez présent à Genève, le 14 juin, même si tout symptôme inhabituel ou récurrent, surtout chez les personnes vulnérables et les enfants, doit faire l'objet d'une consultation médicale immédiate.
Car, en-dehors de la présence potentielle de cyanure, l'exposition au CS n'est pas dépourvu de risques: «L'usage de cette substance n'est pas bénin, pointe le professeur Girault. Comme toute molécule organique, le CS peut engendrer différentes conséquences pour la santé. Or, le risque dépend des concentrations auxquelles l'on est exposé.»
Pendant et après une manifestation comme celle du 14 juin, il est conseillé de se laver les mains, les yeux et le visage avec de l'eau claire, ou du savon de bébé, et de découper ses vêtements plutôt que de les retirer, afin de ne pas enfouir le visage dans le tissu. Si aucune motion ou postulat visant une interdiction du gaz CS n'est actuellement en cours de discussion, les récents événements survenus à Genève pourraient bien raviver ce débat historique.