Un historien analyse la Pride
La communauté arc-en-ciel s’entredéchire depuis toujours

Polémique autour de la Lausanne Pride de ce samedi: son sponsor Logitech est accusé de collaborer avec l’armée israélienne. Des collectifs de gauche sont en colère. Mais la droite aussi critique les marches des fiertés. Qu’en dit l’historien vaudois Thierry Delessert?
«On ne s’accorde pas sur la manière dont on se rend visible», analyse l’historien des sexualités Thierry Delessert.
Photo: Keystone
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Amit Juillard

Différentes franges de la communauté arc-en-ciel s’écharpent depuis toujours, à écouter l’historien des sexualités Thierry Delessert. «En fait, on ne s’accorde pas sur la manière dont on se rend visible», synthétise cet ancien chercheur à l’Université de Lausanne. 

C’est vrai à chaque époque! L’an 2026 ne fera pas exception. Ces derniers jours, des voix queers de gauche multiplient les prises de position sur les réseaux sociaux. Elles s’en prennent à la Lausanne Pride et à l’un de ses partenaires principaux: la multinationale vaudoise Logitech, accusée de vendre des joysticks à l’armée israélienne.

Forcée de réagir face à un «appel au boycott», la Lausanne Pride s’est défendue sur Instagram le 25 juin: «Logitech ne figure toujours pas sur [les] listes [de boycott du mouvement pro-palestinien BDS].» L’entreprise n’a pas donné suite aux sollicitations de Blick. De l’autre côté de l’échiquier politique, des personnes LGBTQIA+ (pour lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexe et agenre) de droite attaquent aussi vertement les marches des fiertés année après année, comme le montrent les témoignages recueillis par Blick à l’aube du flamboyant défilé de ce samedi 27 juin. Au cœur de leurs griefs: la nature anticapitaliste, pro-palestinienne, anti-patriarcale ou encore anti-police — selon leurs termes — de certains pans de la procession.

Une question de visibilité

Pour comprendre ces tensions, il faut revenir 55 ans en arrière. «En 1971, il y a un clash en Suisse alémanique, raconte l’auteur de «Sortir du ghetto». D’un côté, les homophiles — ils se définissent ainsi pour ne pas être associés à l’acte sexuel, proches de la droite traditionnelle, distingués. De l’autre, les étudiants révolutionnaires de la nouvelle gauche anti-patriarcale revendiquent leur sexualité et reprennent même l’insulte «schwul» (ndlr: «pédé», en français) à leur compte. Le côté convergence des luttes – féministe, anticapitaliste, etc. — a donc toujours existé.»

Au moment du premier «Christopher Street Day» de Suisse en 1978, «défiler revient à se révéler, à sortir du placard, et beaucoup n’aiment pas le faire à l’heure où les homos sont encore fichés par la Confédération». Trois ans plus tard, c’est l’homomanif de Lausanne, la première de ce côté de la Sarine. «Avec déjà une opposition gauche-droite. Les gays proches du parti radical la trouvent vulgaire et encouragent un militantisme de coulisses plutôt que tapageur.»

Un clivage estompé dans les années 90

A la fin des années 1990, ce clivage politique s’estompe au sein du mouvement. «En 1997 à Genève, on demande l’introduction du partenariat enregistré. Cette année-là et les suivantes, on est sur une grammaire des droits, on revendique l’union civile, la pénalisation de l’homophobie, le mariage, le droit de faire famille.»

Le Vaudois remarque une autre lame de fond depuis 1996. «Après l’acceptation du partenariat enregistré, les gays se sont retirés et se sont les lesbiennes qui ont repris le flambeau, notamment autour des enjeux familiaux. Et à présent, le thème de la non-binarité est vraiment sur le tapis.»

Pinkwashing et festivalisation

En parallèle, à partir des années 2010, «on assiste à un phénomène de marchandisation». Les coûts d’organisation explosent et les sponsors deviennent nécessaires. Résultat: nouveaux débats, notamment autour du «pinkwashing». Terme utilisé pour dénoncer la récupération de la cause arc-en-ciel par des entreprises ou des États qui se donnent ainsi une image progressiste dans un but mercantile ou pour des raisons géopolitiques.

«On constate aussi une festivalisation de la pride, analyse encore Thierry Delessert. Les objections sont donc similaires à celles adressées à Paléo. D’un côté, la mercantilisation fait grincer des dents, de l’autre ce sont les artistes trans et le public woke qui dérangent.» C’est aussi une histoire de génération, soutient-il. «La tranche 50-60 ans voit le côté festif d’un bon œil.» Pour finir, demandons à l’historien de prédire l’avenir… «Voudra-t-on revendiquer des droits ou simplement montrer qu’on existe, comme dans les années 1970? Notre rôle est peut-être d’écouter les plus jeunes.»

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