Plusieurs cadres de l'Etat de Vaud ont quitté leur poste pour rejoindre le groupe Orllati ces dernières années. Et pas n'importe lesquels. Derniers en date: selon les informations de Blick, le groupe de Bioley-Orjulaz vient d’engager le chef de la division Géologie, sols, déchets et eaux souterraines à la Direction générale de l’environnement (DGE-GEODES), Renaud Marcelpoix, ainsi que son adjointe.
Par le passé, Orllati avait déjà mandaté comme consultant le géologue cantonal à la retraite, Jean-Daniel Dubois. Ce dernier allait rendre visite à des agriculteurs afin de les convaincre de signer des conventions avec Orllati en vue de l’extraction du gravier présent sur leur terrain, comme l'avait révélé le média heidi.news en 2020.
Plusieurs années après son départ de l'Etat, le groupe avait également octroyé des mandats à l’ex-chef du Service du développement territorial, Philippe Gmür, devenu consultant indépendant, qui se rendait également sur le terrain. Dans un autre registre, Orllati a par ailleurs engagé en 2024 l'ancien DRH du CHUV, Antonio Racciatti, comme directeur des ressources humaines.
Orllati très actif dans la géothermie
Basé à Bioley-Orjulaz, dans le Gros-de-Vaud, le groupe Orllati est actif dans la construction et l'immobilier, mais pas seulement. Il gère plusieurs décharges et gravières (pour faire du béton), et projette d'en ouvrir d'autres, très décriés dans un canton saturé de déchets de chantier: à Ballens, à la Chaux, à Chavornay et à Daillens/Oulens. Depuis quelques années, Orllati est aussi très actif dans la géothermie. En mai dernier notamment, le groupe a annoncé l'investissement de 4,25 millions de francs dans un forage exploratoire à Assens.
Deux mois auparavant, c'est Renaud Marcelpoix qui communiquait au titre de chef de la division DGE-GEODES sur une vaste campagne de prospection du sous-sol, avec une enveloppe de 5 millions de francs destinés à des projets portés par des privés. La planification et les contrôles dans le domaine des gravières et des décharges sont en outre gérés par la division que Renaud Marcelpoix et son adjointe s'apprêtent à quitter. C'est dire si leur départ interroge quant à la protection d'informations sensibles et de potentiels conflits d'intérêts.
Contacté, le Département de la jeunesse, de l’environnement et de la sécurité (DJES), en mains de l’écologiste Vassilis Venizelos, nous répond ceci: «L’État prend très au sérieux la protection des informations sensibles ainsi que la prévention de tout risque de conflit d’intérêts. Dans le cas présent, des mesures ont été prises dès l’annonce de leur départ.» Il ajoute que les collaborateurs et collaboratrices sont soumis au respect du secret de fonction, ainsi qu’à des obligations de confidentialité, et que ces obligations «demeurent pleinement applicables après la fin des rapports de travail» — comme le prévoit le code pénal, rappelle le département.
«Engagés pour leurs compétences»
Concernant les décisions de planification et d’autorisation, elles «reposent sur des procédures transparentes, documentées et soumises à plusieurs niveaux de contrôle administratif et politique. Ces dispositifs garantissent l’égalité de traitement entre les acteurs concernés et visent à préserver en tout temps l’intérêt public», selon le DJES. Le département ajoute que «l’État ne peut ni ne doit empêcher une personne de poursuivre sa carrière auprès d’un employeur privé.»
Nous avons demandé au groupe Orllati s'il comptait utiliser des informations concernant les gravières, les décharges ou la géothermie auxquelles ces deux fonctionnaires de l’Etat auraient eu accès. Voici ce qui nous a été répondu: «La question envisage d’une part que l’entreprise Orllati engagerait un ou des anciens fonctionnaires pour les inciter à violer un secret protégé par loi (art. 320 CP) et d’autre part que le ou lesdits fonctionnaires seraient susceptibles de se rendre coupables de cette violation. Cette accusation constituerait sous quelque forme que ce soit (affirmation ou questionnement) une atteinte à la réputation des personnes et sociétés concernées à laquelle il sera donné toute suite utile. Et la réponse est non: l’entreprise Orllati engage ses collaborateurs pour leurs compétences dans le plein respect du cadre légal applicable.»
Pas une première en Suisse
Nous avons également fait parvenir des questions aux principaux intéressés. Etant toujours en fonction au sein de l'Etat, ces derniers nous ont répondu qu'ils n'étaient pas en mesure de commenter leur départ ou leurs futures activités professionnelles.
Les interrogations autour de cas de pantouflage ne sont pas une première en Suisse. Le cas le plus célèbre est celui de Moritz Leuenberger, lequel avait fait savoir trois semaines après son retrait du Conseil fédéral qu’il acceptait un mandat d’administrateur chez Implenia, leader de la construction très engagé dans certains chantiers de transports sous la houlette de son département des infrastructures.
Le départ de Renaud Marcelpoix et de son adjointe fait réagir la députée Ensemble à gauche Mathilde Marendaz, très investie dans ces questions: «Le canton de Vaud forme décidément d’excellents cadres pour le compte du groupe Orllati! Le fait que le chef de la division DGE-GEODES de l'Etat de Vaud, après l'ancien géologue cantonal, passe d'un rôle de contrôle et de surveillance à celui de cadre chez le plus grand creuseur de trous de la région, pose des questions sur les liens ténus entre les grands acteurs privés et l’Etat.»
Et d'ajouter: «Monsieur Marcelpoix met ainsi à disposition non seulement son expertise sur les dossiers sensibles de décharges et de gravières, mais fait également bénéficier de son carnet d’adresses. Tout cela n’est vraiment pas de bon augure pour les paysans et associations locales qui font les frais de l’appétit du groupe Orllati pour nos terres.»
Cet article est un extrait de notre enquête consacrée aux acquisitions foncières du groupe Orllati en Suisse romande. L'intégralité de l'enquête est à retrouver ici.