Il met son micro sur pause
Philippe Ligron, le feu sacré d’un homme qui dévore la vie

Lundi dernier, le cuisinier Philippe Ligron a mis sur pause son micro après plus de dix-huit ans de radio. Mais ce n’est qu’un simple virage. Enseignement, scène et multiples engagements caritatifs: ce Camarguais devenu Broyard brûle d’un feu inextinguible.
Au pas de ses bêtes, il retrouve ce sentiment de liberté et d’indépendance dont il a tant besoin.
Photo: Julie De Tribolet
Isabelle Rovero
Isabelle Rovero
L'Illustré

Sur l’antenne de RTS Couleur 3, il flottait lundi dernier comme un parfum de fiesta teintée d’une nostalgie vite balayé par les effluves d’un jambon cru affiné avec amour et patience dans la cave de Philippe Ligron à Sarzens (VD). A 7 h 40 tapantes, pour son ultime chronique dans l’émission Fuego, qui s’arrête elle aussi, celui qu’ils surnommaient «Capitaine Flamme» a fait ce qu’il sait faire de mieux: régaler les corps et nourrir les esprits. En quelques minutes, il a convoqué toutes les sources du goût, tout en taquinant ses complices Ainhoa Ibarrola et Renaud de Vargas, alors qu’animateurs, chroniqueurs et techniciens de la chaîne les avaient rejoints dans le studio.

Après dix-huit ans de bons et loyaux services radiophoniques – on se souvient notamment de Chronophage, sa chronique consacrée à l’histoire des gastronomies sur RTS Couleur 3 déjà, et de ses pérégrinations gourmandes aux côtés de son compère Duja à l’enseigne de Bille en tête sur RTS Première –, avec quelques mini-détours par la télévision dans Amuse-gueule, notamment, le clap de fin aurait pu avoir un goût amer. Une refonte des programmes a eu raison de son rendez-vous hebdomadaire mais, à l’aube de ses 60 ans, Philippe Ligron n’a pas une once de tristesse dans la voix.

«Je suis heureux, lâche-t-il avec l’authenticité qui le caractérise. J’aime voir le verre à moitié plein, alors oui, je suis heureux de ma vie et reconnaissant; convaincu que ça repartira d’une autre manière. Ce n’est peut-être qu’un au revoir.» Si l’homme accepte cette fin avec tant de philosophie, c’est parce que sa soif de liberté est viscérale. «A chaque fois qu’on a voulu me mettre en cage, on m’a perdu...» Et, surtout, sa vie, aussi intense professionnellement qu’affectivement, déborde déjà de mille autres projets. La radio s’arrête? Le grand festin de son existence, lui, continue.

Dans les cuisines du gymnase de Nyon, Nhat, Jahim, Sam et Bianca suivent les cours de Philippe Ligron dans le cadre du Cofop.
Photo: Julie De Tribolet

L’âme d’un passeur

Car avant d’être une voix sur les ondes, Philippe Ligron est un pédagogue dans l’âme. Au cours de sa carrière, ce sont près de 10'000 élèves qui ont croisé sa route. «Je crois que j’étais fait pour ça, confie-t-il. Je n’avais pas l’esprit de compétition pour être un cuisinier étoilé.» Ce qui l’anime, c’est l’humain.

Après des années passées à l’Ecole hôtelière de Lausanne, il enseigne désormais au Centre d’orientation et de formation professionnelles (Cofop) à des jeunes aux parcours de vie décalés. Enseignant itinérant, il refuse la routine et, avec eux, il s’éclate. Il n’hésite d’ailleurs pas à les pousser hors de leur zone de confort en les emmenant par exemple cuisiner dans les coulisses de grands concerts, comme au Paléo. Une expérience exigeante où ces jeunes doivent tout gérer, du budget à la chaîne du froid. Mais son besoin de transmettre ne s’arrête pas à ces jeunes. A la Haute Ecole fédérale en formation professionnelle (HEFP), il se fait tour à tour expert ou mentor, accompagnant des professeurs de pratique (de l’architecture à la carrosserie) dans leur apprentissage de la pédagogie.

La scène et les mots

Quand il ne transmet pas dans une salle de classe, c’est sur les planches que Philippe Ligron évoque sa passion, ses spectacles étant la prolongation naturelle de son amour pour la gastronomie. Si Bon appétit... décortique avec humour nos petites habitudes alimentaires (à voir le 25 avril à Corpataux), son tout nouveau bébé, Foodamour, est une création audacieuse autour des aliments aphrodisiaques en compagnie de Silvia D’Orliange pour des lectures érotiques subtiles et de l’effeuilleuse burlesque Violetta O’Knit. 

Et même sur un coin de table, le cuisinier peut se transformer en un tournemain en conteur irrésistible. Qu’il s’agisse de rappeler l’histoire de la fourchette ou de raconter, en riant aux larmes, cette folle émission de radio avec Duja où, lancés sur un traîneau tiré par le chien Géronimo qui n’en a fait qu’à sa tête, son compère a fini éjecté dans la neige, perdu au beau milieu d’une forêt à Rathvel (FR) avec son micro et la peau de chèvre qui lui tenait chaud. Des souvenirs impérissables et un besoin viscéral de créer du lien par le rire.

«
A chaque fois qu’on a voulu me mettre en cage, on m’a perdu
Philippe Ligron, cuisinier libéré
»

Mais au final, si Philippe Ligron court partout, c’est essentiellement pour les autres. Ambassadeur de neuf associations, il utilise son réseau pour allumer des étoiles dans les yeux de ceux qui souffrent. C’est ainsi que le 14 septembre prochain, à Moudon, il va lancer un concept inédit au profit d’Alzheimer Vaud: un concours de cuisine déjanté où cinq humoristes feront équipe avec des chefs spécialisés dans le «manger main» (une alimentation à consommer sans couverts qui peut devenir indispensable pour certains malades).

«Je veux qu’on rie des choses graves, affirme-t-il. L’alzheimer est une maladie terrible, alors si on peut être un peu plus léger en les aidant, c’est magnifique!» Et une semaine plus tard, sous l’égide de Make-A-Wish, il enfourchera pour la cinquième année sa moto avec une trentaine d’autres motards et des side-cars pour emmener des enfants malades en balade sur les routes vaudoises, une épopée suivie d’un grand repas.

Donner sans compter

D’où vient cette générosité à s’en faire péter le cœur? «Comment dire non à tout ça? C’est impossible!» Et l’émotion de le submerger lorsqu’il évoque ce petit garçon de 9 ans, atteint de la maladie de Charcot, qui rêvait de cuisiner avec lui et à qui il a offert sa propre veste de chef. «Ses parents m’ont dit qu’il ne l’avait pas quittée du week-end. C’est pas beau la vie?» glisse-t-il, la voix soudainement douce. «Quand je vois mes trois enfants en bonne santé, j’ai envie de prendre ma moto et d’aller promener tous les gamins malades de la Terre. M’occuper de ces petits, ça remplit la vie d’un homme. Je préfère faire avancer le monde plutôt que de le faire reculer.»

Dans sa cave dorment les jambons que le cuisinier affine durant des mois pour ses amis et sa famille.
Photo: Julie De Tribolet

Survivre pour s’émerveiller

Cette empathie, Philippe Ligron ne l’a pas toujours eue. Jeune homme bagarreur, fuyant des problèmes, il s’était engagé chez les parachutistes français. Et puis il y a eu le Liban. Le 12 août 1986. Les combats font rage. Engagé, son groupe de 11 hommes sera touché par une lourde attaque. «Pourquoi les plus vaillants et courageux ont-il été blessés alors que moi, je figurais parmi les cinq épargnés?» s’interroge-t-il encore aujourd’hui. 

Ce traumatisme profond, couché mille fois sur le papier pour ne pas en crever, a forgé chez lui une résilience à toute épreuve. «Au Liban, on nous disait qu’il n’y a rien de plus grave que la mort. Tant qu’on n’est pas mort, on se doit d’être heureux. L’importance de nos malheurs, c’est la place qu’on leur laisse...»

Aujourd’hui, il savoure chaque seconde comme un miraculé. Sa gratitude va à la vie, à ce coin de pays où il a pris racine même s’il a travaillé sur tous les continents. «Je suis Broyard avant d’être Suisse», souligne avec un immense sourire ce Camarguais qui a pris la nationalité helvétique il y a une dizaine d’années. Et surtout à sa famille. Ses trois enfants (Félix, Basile et Colette) et Dany, son épouse, qu’il a rencontrée en 1988. 

Ils se sont mariés dans la foulée, puis séparés après trente ans de vie commune, pour mieux se retrouver cinq ans plus tard et renouveler leurs vœux. «Une histoire riche d’expériences qui nous a donné l’opportunité de grandir», résume-t-il. Et quand il regarde Dany, qui a vaincu quatre cancers avec une lumière intacte, il s’émerveille: «Vous avez vu comme elle est magnifique? Elle est rayonnante!» Et de se regarder tous les deux comme s’ils avaient 20 ans, multipliant les attentions et les mots d’amour à chaque instant.

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Passionné par l’histoire de la gastronomie, il a aussi distillé ses mille anecdotes auprès de Stéphane Bern dans «La fabuleuse histoire du restaurant» (2018).
Photo: Archives personnelles

Lorsqu’il rentre auprès d’elle dans leur maison qu’elle a redécorée avec un goût incroyable, Philippe Ligron a un autre secret pour calmer une vie qu’il mène à cent à l’heure: ses chevaux. Son amour pour eux est inscrit jusque dans son prénom: «Phil-hippos, l’ami des chevaux», sourit-il. Elevé en Camargue, où ses parents tenaient un restaurant avec des montures juste derrière, il n’a aucun souvenir d’une vie sans eux. Il aime d’ailleurs tellement cet animal qu’il a un jour sculpté une tête de cheval... en margarine! Et lorsqu’il a acheté sa ferme à Sarzens, c’est Dany qui l’a poussé à franchir le pas: «T’attends quoi? Il faut y aller, il faut acheter ton cheval!»

«
Je suis Broyard bien avant d’être Suisse
Philippe Ligron, camarguais reconverti
»

Aujourd’hui, il veille sur Gardian, 5 ans, et Câline, 17 ans. «Je leur parle beaucoup. Ils sont comme une drogue pour moi.» Il se souvient aussi avec une immense tendresse de Folco, son ancien cheval, décédé. Un jour, alors qu’il s’était endormi à ses pieds pendant qu’il broutait, il s’est réveillé pour découvrir que l’imposant animal s’était délicatement couché tout contre lui. «Les chevaux sont des éponges à émotions. En Camargue, on dit que ce sont de vieilles âmes.» Souvent, en rentrant du travail la tête trop pleine, il l’appelait. Si la monture continuait de brouter en le fixant, le message était clair: «T’es trop con, tu vas redescendre mon gars, et après je viendrai.» Alors il s’asseyait, éteignait son esprit, et attendait que l’animal vienne à lui.

Au pas des chevaux

Tous les dimanches, ou pour des vacances en roulotte où les copains les rejoignent parfois avec une fondue, il les attelle pour une balade loin du bruit du monde. Tout se fait en douceur, à la voix, au rythme de 5 ou 6 km/h. «C’est une vitesse que le corps humain connaît depuis des millénaires, murmure-t-il, opposant cette lenteur salutaire à la frénésie moderne. Je m’y sens bien, peut-être parce qu’il y a une petite carte mémoire à l’intérieur de moi qui se souvient: "Ah, ça, c’est un rythme qui est cool."» Au pas de ses bêtes, il retrouve alors ce sentiment de liberté et d’indépendance dont il a tant besoin, et la véritable cadence de son propre cœur.

Finalement, la radio a beau s’être tue pour le moment, la mélodie de Philippe Ligron, elle, résonne plus fort que jamais. L’homme aux mille vies conclut, le regard tourné vers demain: «On perd, je trouve, dans notre société, cette faculté à s’émerveiller du présent.» Lui n’a rien oublié. Et tant qu’il y aura un enfant à faire sourire, une histoire croustillante à raconter ou un morceau de pain à partager, le Capitaine Flamme continuera d’embraser tout ce qu’il touche.

Un article de «L'illustré» n°14

Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.

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