Postée mardi sur Instagram par un compte anonyme, une vidéo montrant Lucien* encerclé et frappé par une quinzaine d’hommes habillés en noir et masquant leur visage a fait plus de 100'000 vues en un jour. Dans un article de la «Tribune de Genève», la police cantonale genevoise confirmait mardi que les individus sur la vidéo sont bel et bien des policiers. L’article révélait également qu’au moins une plainte a été déposée auprès de la police des polices.
Dans cette nuit de dimanche à lundi, des dizaines de témoins et de voisins ont filmé ou vu la scène. Pour tenter d’y voir plus clair, Blick s’est procuré plusieurs vidéos et a recueilli les témoignages de nombreux témoins.
En recoupant les deux, il est possible de reconstituer le déroulement des événements et d’ainsi contextualiser cette vidéo. En effet, de nombreux cris et actions permettent de synchroniser la temporalité des différentes images que nous nous sommes procurées. En voici le récit détaillé.
Loin de la manif, «des policiers partout»
Tout commence un peu après minuit, lorsque Adrian*, Leila*, Jacob* et un ami quittent le quartier des Grottes où ils sont allés boire une bière après la manifestation. Sur eux, ils ont quelques bouteilles d’eau et de la nourriture. Sans trop d’espoir, et parce que c’est sur le chemin pour rentrer chez eux, le petit groupe décide d’aller voir s’il est possible de transmettre du ravitaillement aux manifestants pris dans la nasse policière.
Au croisement entre la rue des Buis et la rue Rotschild, ils se rendent compte que c’est peine perdue. «On n’était encore loin de la nasse, et il y avait des policiers à moto partout, explique Leila. Ça semblait impossible». Alors qu’ils se décident à rentrer chez eux, et qu’ils marchent direction sud-ouest, ils croisent la route de Lucien. «Il était un peu paniqué, il disait avoir pris un coup de matraque. Il semblait vouloir à la fois nous prendre à témoin et nous mettre en garde», explique Leila.
Comme le petit groupe, Lucien avait quitté la manifestation beaucoup plus tôt, était rentré chez lui avant de revenir en espérant amener des biscuits aux manifestants restants dans la nasse. C’est ce que nous explique une proche, Tania*.
«Des cache-cou jusqu’aux yeux»
Alors qu’ils discutent tranquillement, ils se rendent compte qu’ils commencent à être encerclés. «Autour de nous, il y avait plusieurs personnes avec des cache-cou jusqu’aux yeux, impossibles à identifier, explique Adrian. Ils se sont lentement approchés de nous, matraques à la main. Rien n’indiquait que c’était la police». Il explique les avoir interpelés en lançant quelque chose comme: «Mais vous êtes malades qu’est-ce que vous faites?» C’est là que les choses s’accélèrent. Les trois amis enfourchent leurs vélos.
Adrian, Jacob et leur ami parviennent à s’échapper, mais Leila se fait rattraper. En courant, un policier frappe sa roue arrière avec sa matraque, et elle se retrouve au sol. Blessée et déboussolée, elle tente d’expliquer à son agresseur qu’elle habite le quartier. «J’en ai rien à foutre», lui aurait-il répondu.
Dans une vidéo prise d’un balcon voisin, on entend Leila lui expliquer que sa roue est voilée. Elle continue alors à pied, son assaillant marche à ses côtés. «Mon premier réflexe a été de marcher tranquillement droit devant moi pour me faire toute petite», explique-t-elle encore sous le choc.
Frappé par derrière
20 mètres plus loin, la scène devenue virale sur les réseaux sociaux est en train de se dérouler. Celle-ci démarre à 00h28, on y aperçoit Lucien* qui court, encerclé par des policiers en civil. Alors qu’il tente de s’échapper, un policier en blanc lève sa jambe comme pour lui faire un croche-patte. Impossible de savoir s’il l’a touché, néanmoins le jeune homme se retrouve propulsé par-dessus le grillage voisin, dans un buisson. Un autre policier le frappe alors par derrière.
Au même moment sur le carrefour, une voiture de police non banalisée apparaît dans le champ de la vidéo. Trois policiers en tenue en sortent, s’approchent de la scène puis font demi-tour et s’éloignent au moment où Lucien tente de s’échapper à l’angle de la rue Jean-Charles Amat et qu’il est rattrapé par cinq à six hommes.
Une pluie de coups
Durant quelques secondes, on voit pleuvoir de nombreux coups, certains semblent assénés par des matraques. Coincé contre le mur, Lucien hurle. Soudain, on peut entendre: «On se casse». Les policiers s’éloignent et Lucien parvient à se dégager.
Deux secondes de répit plus tard, plusieurs policiers lui hurlent de dégager. Alors qu’il tente à nouveau de s’exécuter, il hurle «Je ne peux pas passer». Il prend à nouveau plusieurs coups avant de disparaître de l’image. Sa voix tremblante déchire la rue et on l’entend hurler «A l’aide».
Un coup de pied au sol
C’est à ce moment-là que Bertrand* entend du bruit et sort sur le balcon. Lorsqu’il regarde la rue, Lucien est déjà maîtrisé. «J’ai d’abord vu un homme au sol avec trois autres hommes autour de lui, habillés en noir, cagoulés.»
Sur plusieurs autres vidéos que Blick s’est procurées, on voit trois hommes qui maîtrisent Lucien entre deux voitures. Il est alors 00h31. Sur l'une des vidéos, on entend très distinctement Lucien, la voix tremblante, demander: «Vous êtes qui?» à l’adresse des individus qui le maintiennent au sol. Une voix grave avec un léger accent allemand lui répond «La police». Il s’étonne: «Mais comment ça la police?».
Vraisemblablement, ce n’est qu’après avoir été roué de coups, et pourchassé par une dizaine d’individus menaçants au visage masqué, que Lucien a compris qu’il avait affaire aux forces de l'ordre. A ce même moment, un autre agent s’approche de Lucien, qui est pourtant parfaitement maîtrisé, et lui donne un coup de pied. Autour, personne ne réagit. Partout dans la rue, d’autres policiers en civil, la plupart cagoulés, surveillent la zone, font les cent pas.
Policiers ou black blocs?
Sur une photo de cette scène, on compte près de quinze individus. Aucun n’est identifiable comme un policier. Dans certaines vidéos, on peut entendre un témoin s’interroger sur ce qu’il est en train de voir. «C’est quoi ce délire? C’est des flics? Ils sont déguisés en Black Blocs.»
Sur cette photo, on voit le nombre de policiers en civil mobilisés autour de Lucien. Il se trouve alors au sol entre les deux voitures en face des quatre individus en haut à gauche de l’image. «Même s’ils étaient habillés comme des manifestants, j’ai très vite compris que c’était des policiers, ils parlaient tous entre eux et ils étaient très organisés, explique Bertrand. Ils avaient des voitures, des scooters. Ça ne pouvait pas être autre chose».
Sous un autre angle, une vidéo montre un policier traînant le jeune homme par le bras en face de la rue, sous le porche du numéro 6 de la rue Jean-Charles Amat. Le jeune homme pousse quelques gémissements tout en suivant la personne qui l’escorte. «Là, j’ai eu très peur pour lui, explique Bertrand. On aurait vraiment dit qu’ils essayaient d’échapper aux caméras, car il y avait plusieurs personnes sur leurs balcons qui filmaient la scène».
Durant six longues minutes, on ne voit plus ce qui arrive à Lucien. Mais dans la rue, un bal incessant de scooters et de groupes à pied vont et viennent. Des dizaines de policiers en civil s’arrêtent et discutent avec ceux qui surveillent l’interpellation. Comme décrit par nos témoins, la plupart sont munis de cache-cous ou de bandanas couvrant la moitié de leur visage. Au passage, la vidéo montre aussi des voitures de police non banalisées avec les feux allumés sur le toit, qui passent devant la scène doucement, mais sans s’arrêter.
Tania, la proche de Lucien, explique que c’est à ce moment-là que les policiers ont procédé à son interpellation, ce qui l’a finalement rassuré sur l’identité de ses assaillants. «Ils ont contrôlé son sac, photographié sa carte d’identité.» Selon ses dires, Lucien se serait fait sermonner au sujet des manifestants et de ses cheveux rouges.
«Ils l’avaient laissé là, en état de choc»
Environ 6 minutes après être entrés sous le porche, l’équipe de policiers monte à bord d’une voiture banalisée et d’un scooter, ils s’en vont. Depuis son angle, Bertrand ne voit pas bien Lucien mais il s'étonne de ne pas l'avoir aperçu se faisant emmener par la police. «Très bizarre, parce qu’il était menotté..»
Deux minutes plus tard, alors que la rue s’est vidée, on aperçoit Bertrand accompagné d'une amie. Ils viennent s’enquérir de l’état du jeune homme. En bas de l’immeuble, il le découvre en état de choc, abandonné sur le trottoir par les agents. «Son premier réflexe en nous voyant, c’est la peur. Il a eu peur de nous. Il était confus, il avait mal au poignet. Il nous a dit qu’il avait eu très peur de mourir».
«Des airs de ratonnades»
Par téléphone Jacob nous explique avoir été choqué par ces méthodes qui s’apparentent selon lui à «une ratonnade de fascistes». «On aurait dit qu’ils avaient juste envie de terroriser du 'gauchiste'. Pas une fois ils se sont annoncés comme policiers».
Leila est profondément choquée par ce qu’elle qualifie de «sadique» dans cette intervention. «Ils ont laissé Lucien s’échapper plusieurs fois pour mieux le poursuivre et le taper, alors qu’ils auraient très bien pu l’interpeller tout de suite». Comme elle a été blessée, elle s’apprête à porter plainte.
Contactée, la Police Cantonale de Genève a réaffirmé que ces individus étaient bien des policiers en civil. Malgré nos nombreuses questions, ils se sont limités à cette réponse: «Il s’agissait d’une interpellation effectuée dans le cadre du dispositif spécifique lié au G7. Des vérifications et une analyse étant en cours concernant cet événement, nous ne faisons aucun commentaire supplémentaire concernant ce dernier».
*Noms connus de la rédaction