Deux semaines après la visite fatidique des entrepreneurs suisses dans le Bureau ovale de Donald Trump, au sujet des droits de douane, nous retrouvons les mêmes, en bonne position, cette fois dans le magazine des 300 plus riches de Suisse de Bilanz/Bilan sorti ce 27 novembre. Coïncidence? Pas vraiment: la plupart de ces entrepreneurs sont eux-mêmes milliardaires, ou représentent des groupes aux actionnaires milliardaires.
Plus frappant encore, ce sont, pour l’essentiel, des milliardaires genevois et leurs entreprises qui ont porté l’image de marque de la Suisse face au président américain et au reste du monde, puisque cinq des six entrepreneurs présents le 4 novembre à Washington sont basés à Genève. Le seul homme d’affaires non genevois était Alfred Gantner, cofondateur de la firme Partners Group, basée à Zoug. Dans le classement Bilanz/Bilan, sa fortune est estimée de 2,5 à 3 milliards de francs.
Milliards genevois et aura mondiale
Tous les autres étaient Genevois. A commencer par Rolex, dont le CEO Jean-Frédéric Dufour avait déjà invité Donald Trump en septembre à la finale de l'US Open. Rolex et ses représentants ne figurent toutefois pas dans la liste des 300 plus riches de Suisse de Bilanz/Bilan. La raison en est que Rolex est détenu par la fondation philanthropique Wilsdorf. Si Blick a publié de nouveaux chiffres fournis par cette institution phare de Genève il y a deux mois, l’entreprise Rolex, elle, dont le chiffre d’affaires est estimé à 10 milliards de francs par an, ne divulgue pas d'informations. Une chose est sûre: si ses actionnaires étaient nominatifs, ils se placeraient probablement au sommet des grandes fortunes du pays.
Présent également à la rencontre avec le président Trump: le géant genevois Mediterranean Shipping Company (MSC), plus grand armateur de porte-conteneurs au monde. Diego Aponte, président et fils du fondateur suisso-napolitain Gianluigi Aponte, est classé comme quatrième fortune de Suisse par Bilanz/Bilan, avec 24-25 milliards de francs.
Des niches d'excellence
Vient ensuite le joaillier et horloger genevois Richemont, propriétaire de marques comme Cartier, IWC, Vacheron Constantin, Piaget. Son actionnaire principal, le Sud-africain Johann Rupert, qui connaîtrait Donald Trump depuis 30 ans, selon la NZZ, est 15e fortune de Suisse, avec un montant estimé à 12-13 milliards par Bilanz/Bilan.
Puis Mercuria, le géant mondial du négoce de pétrole, gaz naturel, électricité, métaux, uranium, dont les cofondateurs suisses Daniel Jaeggi et Marco Dunand se partagent 4,5-5 milliards de fortune nette.
Mais encore le raffineur et négociant d’or, MKS Pamp, avec son propriétaire de descendance libanaise, Marwan Shakarchi. Cette entreprise ne fournit pas de données quant à son actionnariat.
A noter qu'un autre célèbre entrepreneur, du canton de Bienne quant à lui, qui contrôle des marques aussi célèbres et iconiques qu’Omega, Longines et Blancpain, s’est distingué par son absence à Washington: Nick Hayek. L’héritier de Swatch Group, dont la fortune familiale est estimée à 2,5-3 milliards de francs selon notre classement, a plutôt critiqué la politique des courbettes de la Suisse face à Trump.
Realpolitik made in Geneva
La concentration à Genève d'entreprises mondiales actives dans les domaines du luxe, de la haute horlogerie, du négoce de matières premières et du raffinage d'or n'a pas d’égal dans le monde. C’est aussi pourquoi la ville attire des représentants du secteur mondial du luxe, comme le Français Gerard Wertheimer, propriétaire de Chanel. Ce résident de Cologny (GE) est la première fortune au classement des 300 plus riches de Suisse (avec 34 milliards).
Cela dit, si certaines analyses dont celle de la NZZ ont conclu que les forces en présence dans le Bureau ovale le 4 novembre reflétaient la puissance économique de Genève, ou que «les Romands étaient plus nombreux car ils sont moins stricts avec les règles», l’explication réelle a sans doute davantage trait à la Realpolitik commerciale.
Il faut en effet se demander pourquoi les poids lourds de la finance mondiale, comme UBS, Zurich, Swiss Re, qui se concentrent à Zurich, n’étaient pas présents à la rencontre washingtonienne, ou les majors de la pharma bâloise, qui comptent dans leurs rangs la première fortune suisse, celle de la famille Hoffmann et Oeri (31 milliards de francs).
La pharma bâloise à part
La raison en est que ces groupes comptent tous de gros concurrents américains, et seraient davantage perçus comme des rivaux que comme fournisseurs dans ce contexte. Il fallait donc un lobby suisse des affaires qui ne relève pas frontalement des secteurs américains les plus stratégiques. Dans ces derniers secteurs, les négociations ont d'ailleurs surtout porté sur des délocalisations de production des groupes suisses en faveur du marché américain. On sait que les représentants des pharmas suisses ont négocié en parallèle, et plus discrètement, leur propre deal sectoriel avec l’administration Trump, qui comprend pas loin de la moité des 200 milliards de dollars d’investissements aux Etats-Unis promis par la Suisse.
UBS, de son côté, a offert un cas particulier. Sergio Ermotti (fortune estimée: 200-250 millions) a initialement critiqué les droits de douane de Trump en avril, puis en septembre. Puis dès cet automne, UBS a joué sa propre partition en solo à la suite de ses dissensions avec la ministre des Finances Karin Keller-Sutter au sujet de la réglementation suisse. Des fuites répétées ont alors laissé entendre qu’UBS discutait avec Washington en vue d’un potentiel déménagement outre-Atlantique. Elles sont officiellement démenties par la banque.
Genève, plus complémentaire que Zurich
Toujours est-il que, face au tenant de la doctrine «America First», mieux valait pour la Suisse de jouer la carte de la complémentarité genevoise que de la concurrence zurichoise ou bâloise. D’où le choix d'acteurs genevois qui disposent de quelques atouts absents du marché américain et peuvent lui amener une plus-value. Donald Trump se serait montré intéressé de discuter d’accords sur le négoce de matières premières et d’un transfert du raffinage de l’or suisse aux Etats-Unis.
En parallèle, le franc suisse s’est apprécié contre le dollar depuis avril, sous pression de l'administration Trump. Un phénomène qui a accentué le renchérissement des exportations suisses vers les Etats-Unis. Le franc a vu sa valeur augmenter d'environ 1,1 dollar ces cinq dernières années, vers une ligne de flottaison située autour des 1,25 dollar ces derniers mois. Les fortunes du bout du lac resteront-elles aussi concentrées à Genève, au terme des promesses et contraintes exigées par Washington? Tout dépendra de leur aptitude à conserver leur identité et l'essentiel de leur activité en Suisse.