Dans la zone industrielle de Payerne (VD), entre les champs de maïs et de colza, des immeubles abritent des salles de sport ou des entreprises. Parmi celles-ci, la discrète Venturi Space, dont l’entrée est indiquée par une petite flèche imprimée sur une feuille A4. Là, des ingénieurs testent les prochains véhicules de l’espace, qui partiront bientôt sur la Lune.
Plus précisément, Venturi Space développe les batteries, les roues et les systèmes de gestion embarqués des astromobiles, aussi appelées rovers. L’entreprise emploie une quarantaine de personnes en Suisse mais possède aussi des sites à Monaco, à Toulouse et à Los Angeles. Elle collabore avec différents partenaires stratégiques, dont la boîte américaine Venturi Astrolab Inc. Les deux entreprises partagent le même nom et travaillent ensemble, mais ce sont bien deux organismes distincts.
Antonio Delfino, directeur de Venturi Space, nous guide à travers les lieux. Pour ce physicien de 61 ans, l’espace est un rêve d’enfant. «Depuis l’âge de 12 ans, je me suis passionné pour l’astronautique en étudiant les missions Mercury, Gemini et Apollo. Je me souviens d’avoir vu la dernière mission Apollo 17 avec mes parents à la télévision. C’était en 1972, j’avais 7 ans, et j’en garde un souvenir émouvant, avec des images très fortes, en noir et blanc, d’astronautes sautillant sur la Lune.»
Pourtant, à 15 ans, c’est vers un apprentissage de mécanicien automobile qu’il se dirige. CFC en main, il n’oublie pas pour autant sa passion pour l’espace. «Un jour, je me suis dit qu’il était possible de faire des études dans le domaine scientifique. J’ai suivi le Cours de mathématiques spéciales à l’EPFL (une formation de rattrapage pour les étudiants sans maturité fédérale, ndlr) et je suis entré en physique. Puis j’ai fait un doctorat aussi à l’EPFL.» En 2021, il cofonde Venturi Space et en devient le directeur.
Des roues à toute épreuve
Entre l’automobile terrestre et l’automobile lunaire, il n’y a qu’un pas à faire. Les roues des véhicules spatiaux font partie de la cinquantaine de brevets déposés par Venturi Space. Mais pourquoi ne pourrait-on pas envoyer un pneu ordinaire sur la Lune?
«Il y a deux raisons à cela, explique Antonio Delfino. Premièrement, un pneu ne fonctionne plus du tout s’il est crevé, alors que la roue non pneumatique que nous développons peut se dégrader légèrement et continuer à rouler. La deuxième raison tient dans la matière du pneu. En dessous de -70°C, le caoutchouc devient aussi dur que du verre. Sur la Lune, où le froid atteint des extrêmes, cette matière est tout simplement inutilisable.»
Outre les très basses températures, les conditions lunaires incluent les radiations venues du Soleil, le vide, car il n’y a pas d’atmosphère, la gravité plus faible que sur Terre et la poussière qui recouvre la surface. Plusieurs machines conçues par Venturi Space permettent de tester les roues dans un environnement qui imite celui de la Lune.
La première machine, scellée par une solide porte, permet de tester la roue dans le vide et le froid. «Il faut plusieurs jours pour atteindre les basses températures dans la machine et environ une demi-journée pour faire le vide», explique David Olsommer, responsable technique de Venturi Space. Le froid est créé grâce à de l’azote liquide, dont 12'000 litres sont retenus dans des conteneurs à l’extérieur du bâtiment. Quand les conditions sont réunies, les tests durent plusieurs semaines. Au détour du couloir, une pièce est conditionnée pour faire des essais de navigation dans une lumière qui imite l’environnement lunaire. «On ferme les rideaux, et on a des caméras et des capteurs pour faire ce que l’on appelle de la navigation en milieu non structuré. Sur la Lune, c’est gris, noir ou très illuminé!»
Assurer l’alunissage
Nous continuons la visite jusqu’au lieu qu’Antonio Delfino appelle la «salle de torture», comprenant notamment une machine capable de reproduire la gravité de la Lune. A l’intérieur de ce dispositif, la roue est soumise à des obstacles à une vitesse allant de 5 à 16 km/h. «Le rebond de la roue sur le cylindre est le même que si on était sur la Lune», indique le physicien. D’autres appareils testent la résistance des roues dans la poussière, les obstacles, les cailloux. Car, évidemment, sur la Lune, il n’existe aucune route lisse pour se déplacer. Sur un tel sol accidenté et mou, l’enjeu est de rouler sans rester planté.
«Ce que les roues ont de particulier, c’est qu’elles se déforment très facilement, précise Antonio Delfino. La zone de contact est plus large que celle des voitures terrestres. C’est comme quand vous faites du ski ou des raquettes sur la neige fraîche: vous avez une surface de contact importante pour éviter de vous enliser dans le sol meuble.»
Si les roues sont une partie cruciale du véhicule, son arrivée sur la Lune nécessite tout autant de soin et de créativité. Dans le hangar payernois, une structure métallique reproduit à taille réelle un alunisseur, dispositif sur lequel le rover est installé et dont il doit débarquer sans accident pour explorer le sol lunaire.
Comment faire pour assurer une descente progressive sans à-coups? L’astuce est simple et repose sur une autre invention suisse: le velcro. Place à la démonstration commentée par le scientifique: «Des rubans noirs sont accrochés aux deux roues arrière du rover par un velcro. A mesure que le rover avance, ces sangles se déroulent. A un moment donné, les roues avant seront déjà au sol et les roues arrière ne seront retenues plus que par les rubans qui vont continuer de se déployer gentiment jusqu’à leur décrochage.»
Ouvrir l'espace au marketing
Une fois alunie, l’astromobile a plusieurs tâches à accomplir. La première est de préparer la voie pour les missions successives à travers un essai, cette fois en conditions réelles. L’observation du premier rover envoyé sur la Lune permettra de faire des ajustements pour les véhicules suivants. Le deuxième but est d’ordre scientifique: «L’astromobile transportera de la charge utile, c’est-à-dire du matériel qui sera utilisé à des fins analytiques. La collecte d’informations géologiques sur la Lune nous aidera à mieux comprendre notre Terre», argumente Antonio Delfino en précisant que les projets à venir visent le pôle Sud lunaire, contrairement aux missions Apollo à la fin des années 1960 qui s’étaient posées aux environs de l’équateur lunaire.
Autre différence entre les premières escapades spatiales et celles que l’on appelle parfois le new space: les missions commerciales. «Auparavant, il y avait surtout des programmes institutionnels à vocation scientifique et technologique. Aujourd’hui, on ouvre l’espace à des fins commerciales. Le rover peut transporter des composants qui ne sont pas spatiaux. Imaginons, par exemple, un morceau de fromage dont le fabricant voudrait augmenter la valeur et la rareté en l’envoyant sur la Lune. Toute une campagne de marketing pourrait s’appuyer sur cette image.»
Avant d’acheminer les spécialités culinaires helvétiques sur la Lune, ce sont les compétences d’ingénierie et de technologie de notre pays qui y poseront le pied, ou plutôt la roue. Venturi Space est engagé sur cinq missions d’ici à 2030, dont deux sont actées. Un modèle en tout point identique au prototype testé à Payerne foulera le sol lunaire au plus tôt en fin d’année 2026 dans le cadre de la mission Griffin-1, propulsé par une fusée Falcon Heavy de SpaceX. La NASA a décidé d’utiliser les roues en 2028 pour rouler sur la Lune. Une mission test sera effectuée cette année avec SpaceX.
Etre capable de développer des technologies qui résistent aux conditions dantesques de la Lune est une fierté pour Antonio Delfino. Le physicien se félicite encore plus de la «grande histoire humaine» qu’implique le projet. «Vous savez, il faut être très acharné dans ce domaine-là. C’est très inspirant de travailler avec des gens passionnés, compétents, des ingénieurs de haut niveau. La plus grande fierté est là: voir que ces femmes et ces hommes, ensemble, ont réussi à développer un matériel qui partira bientôt sur la Lune.»
Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°24 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 juin 2026.