La Suisse entière a le cœur brisé. Et cette peine dépasse largement le 9 janvier, journée de deuil national, qui annonce le son déchirant des cloches, la solidarité assourdissante des minutes de silence et la sobre tristesse des drapeaux en berne. Car une véritable souffrance collective a saisi le pays, à la suite du drame survenu à Crans-Montana.
Sur TikTok, chaque mention du tragique incendie libère un flot d'émotions et d'empathie: «Je n'arrive pas à dormir», «J'y pense tout le temps», «C'est la première fois qu'un événement m'attriste autant, sans avoir été directement concernée», peut-on lire dans les commentaires.
Sous l'une des vidéos partagées par la créatrice de contenu Gayané Granges, plusieurs personnes affirment d'ailleurs s'être senties coupables ou «bizarres» d'avoir été bouleversées sans avoir été réellement impactées par les événements. Mais d'un point de vue purement psychologique, ces émotions fortes sont totalement normales.
S'imaginer et ressentir la souffrance de l'autre
Il semble impossible, en effet, de ne pas penser à la souffrance des victimes, surtout lorsqu'on découvre des images horrifiantes, tournées dans des cadres familiers, qu'on a peut-être soi-même fréquentés. «N’oublions pas que des choses atroces se déroulent chaque jour dans le monde, souligne Julien Borloz, psychologue FSP. Mais la proximité physique avec ces événements, le fait de connaitre des personnes endeuillées ou impactées, occasionnent une projection plus importante: on s’imagine à la place des victimes, on tente de concevoir l’ampleur de leurs émotions, c’est naturel.»
Cette projection dans un vécu inconcevable nous ramènerait, en outre, à notre propre vulnérabilité, ce qui est une réaction inconsciente normale et profondément humaine: «Etre témoins de cette souffrance nous ramène au fait que nous sommes naturellement câblés pour ressentir de l'empathie, analyse la psychologue FSP Sarah Bezençon. Nous souffrons avec les victimes parce que voir leur douleur ainsi exposée vient réveiller en nous la conscience d'être des êtres vivants, soumis à la finitude.»
Se protéger du traumatisme vicariant
Pour notre experte, ce phénomène est d'autant plus intense que nous disposons d'images, de scènes et de témoignages très impactant pour nos psychismes, qui nous permettent de nous représenter avec davantage d'acuité la souffrance engendrée.
«Il est possible d’être réellement traumatisé en voyant des images ou en entendant un récit, ajoute Julien Borloz. Le cerveau ne fait pas la différence, devant une vidéo par exemple, et a l’impression d’avoir vraiment vécu la scène. Cela s’appelle le traumatisme vicariant.»
En effet, lorsqu’on tombe sur des images bouleversantes en scrollant sur Instagram, on est pris de court: «On ne s’attendait pas à voir de telles scènes, qui s’imposent à nous, sans filtre et sans qu’on ait été sur nos gardes, observe le psychologue. Sans oublier qu’on rajoute encore un jugement par-dessus tout cela, quand on se dit que notre tristesse est insignifiante en comparaison avec ce que vivent les personnes concernées. C’est sans doute vrai, mais cela ne signifie pas que notre peine est inexistante et qu’on n’a pas le droit de la nommer.»
Souffrir avec l'autre ne permet pas de l'aider
Ainsi, si vous pensez constamment au drame, repassez les images en boucle dans votre esprit et en perdez le sommeil, la psychologue et psychothérapeute FSP Brigitte Favre, conseille de se protéger un maximum des contenus choquants qui circulent sur les réseaux sociaux:
«Car on n'aide personne en étant soi-même bouleversé et traumatisé par ces images, souligne-t-elle. Il est essentiel de faire la distinction entre la compassion et l’empathie. La compassion désigne le fait d’être touché par ce qui se passe, sans hyperréactivité. Elle permet de saisir que l’autre souffre et, parallèlement, de nous unir dans la volonté commune que les personnes concernées soient soutenues et que rien de tel ne se reproduise jamais.»
En revanche, l'empathie (dont l'étymologie signifie littéralement «souffrir avec» ou «dans la souffrance»), peut aller trop loin. Selon notre experte, ce n'est pas en se laissant soi-même submerger qu'on peut soutenir l'autre: «Cette tendance à se projeter dans ce que vivent les autres est naturelle. Elle vient de nos neurones miroirs, qu’on développe dès la naissance et même avant. C’est ce qui permet aux bébés de déceler l’humeur de leurs parents, par exemple. Plus tard dans la vie, lorsque ces neurones sont trop activés et qu’on est particulièrement sensible, il s’agit de pouvoir se réguler soi-même et d’apprendre à prendre soin de soi.»
S'abstenir de parler à la place des victimes
Notons également que le fait de vouloir se protéger de l'impact émotionnel du drame ne signifie pas qu'on manque de solidarité ou de sensibilité: «C’est ce qu’on apprend en tant que psychothérapeute, d’ailleurs, pointe Brigitte Favre. Si on se laisse emporter par un récit et qu’on souffre avec nos patients, on est incapables de les aider»
Au lieu d'essayer de vivre ou de partager la douleur d'autrui, notre intervenante propose plutôt de de la valider et de respecter le fait que chacun doit la gérer à sa manière. «Certaines personnes auront besoin de parler, d’autres auront besoin d'espace. Alors, on peut proposer son aide, poser des questions, s’abstenir de parler à la place de la personne ou de lui détailler tout ce qu’on ressent nous-mêmes, face aux événements. Lorsqu’on ignore ce dont l’autre a besoin, on peut simplement le lui demander, sans le presser.»
En d'autres termes, quand on ne sait pas comment aider ni quels mots choisir, il convient de poser des questions simples et ouvertes («Qu'est-ce que je peux faire pour toi?», «Est-ce que tu as mangé quelque chose aujourd'hui?»).
L'importance de participer aux actions collectives
Ainsi que nous le rappelait la psychologue d'urgence ICP Carol Gachet dans un précédent article, il est impossible de comprendre ce qu'ont vécu les personnes présentes, ni de savoir ce qu'on aurait fait ou ressenti à leur place.
Brigitte Favre abonde dans le même sens: «Il est normal d'être profondément touché, et heureusement qu'on l'est, affirme-t-elle. Mais on ne peut véritablement comprendre ce que ressentent les victimes et leurs familles. Alors, n'essayons pas de nous mettre à leur place et gardons plutôt une forme de retenue et de respect sur les réseaux sociaux.»
Pour montrer son soutien, nos intervenants proposent de participer aux minutes de silence collectives, de proposer de l'aide concrète là où il est possible et «de transmettre nos pensées compassionnelles aux victimes et à leurs proches», ajoute Brigitte Favre.
Et Julien Borloz de conclure: «Dans une action collective telle qu’une journée de deuil national, on valide le fait qu’on est ensemble dans la même situation. Cette communion, cette réunion, peuvent être vraiment salutaires.»