Drame de Crans-Montana
Comment Jessica Moretti a failli dans la protection de ses clients le soir fatal

Il est désormais démontrable que, le soir du drame, la patronne du Constellation a manqué de réflexes élémentaires pour protéger les clients et employés. Pas de concept d'évacuation, portes obstruées, personnel peu formé, dispositif risqué: retour sur un fiasco mortel.
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Issue obstruée, dispositif festif trop risqué, évacuation non organisée: les clients et employés n'ont pas été protégés.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

Beaucoup a été dit sur le patron du Constellation Jacques Moretti, et notamment sur la longue liste de ses antécédents judiciaires. Ainsi que l'a résumé Fedpol au Parquet valaisan, le Corse est «défavorablement connu en France depuis les années '90 pour enlèvement ou séquestration en 1995, escroquerie en 2003 et 2004, recel de vol en 2004, proxénétisme en 2005, fraude en 2010, et escroquerie et usage de faux en 2019.» 

Jessica Moretti en charge ce soir-là

Mais le soir du tragique incendie du Constellation à Crans-Montana, c'est son épouse, Jessica Moretti, qui était la responsable présente sur les lieux dès 22h30. Sous sa supervision, nombre d'erreurs, de défaillances et de manquements se confirment aujourd'hui, dont atteste la désorganisation qui régnait lors des minutes fatidiques de l'incendie. Jessica Moretti aurait crié: «Tout le monde sort!» après avoir constaté qu'il y avait le feu, et serait sortie rapidement du bar pour appeler les secours. 

Mais, outre la mousse inflammable au plafond et les escaliers trop étroits reprochés au couple de gérants, le dispositif festif était trop risqué, des issues avaient été obstruées, la lumière n'a pas été allumée, ni la musique arrêtée pour donner un signal clair. Les clients étaient livrés à eux-mêmes de longues minutes. 

Depuis le 2 mars, la police valaisanne a réalisé le compte-rendu, qu'a pu consulter Blick, des images de vidéosurveillance de l'incendie. Avec ceci et les témoignages disponibles, on peut désormais mieux retracer le parcours de la soirée, le cumul des décisions et choix de Jessica Moretti avant et pendant la tragédie qui a fait 41 morts brûlés ou asphyxiés, et 115 blessés, dont nombre de grands brûlés graves. 

Au total, se dégage l'image d'une gérante qui ne maîtrisait pas, parfois dans leurs aspects les plus élémentaires, ses obligations en matière de sécurité incendie, compromettant nettement sa capacité à gérer le désastre. «Parmi les personnes présentes ce soir-là, la responsabilité ultime d'assurer la sécurité des personnes présentes au plan opérationnel incombait à Jessica Moretti», observe Thierry*, lui-même gérant d'hôtels en Valais, au bénéfice de 25 ans d'expérience en Suisse et à l'étranger.

Instructions de fermer «des issues»

Premièrement, Jessica Moretti aurait demandé à ses employés de fermer des issues. Le 18 février, la police a mené une audition avec le chargé de contrôle des identités. Le soir du drame, il se tenait à l'entrée du Constellation, et a entendu une conversation menée par Jessica Moretti et ses employés Cyane P. (décédée ce soir-là) et Jean-Marc Gabrielli. Il était question de «verrouiller à clé les issues du bar, pour ne laisser ouverte que l'entrée principale». Ceci afin d'éviter que les clients ne sortent ou entrent sans payer.

La retranscription du témoignage évoque «des» issues au pluriel. On sait qu'il y avait une issue de secours au sous-sol, et que celle-ci s'est vue bloquée par un tabouret, ou chaise haute. C'est le constat de la police valaisanne dans son PV d'audition du 5 mars, sur la base des images de vidéosurveillance versées au dossier. Cette voie de secours était donc obstruée.

Cela ressort aussi du témoignage d'une des victimes, «Sofia», dans une plainte transmise au Ministère public valaisan le 3 mars. Avec l'incendie, elle a tenté avec son groupe d'amis d'atteindre au sous-sol la sortie la plus proche, «qui était toutefois obstruée par une chaise, empêchant en tout état de cause l'accès à la sortie de secours», selon sa déposition. Enfin, sur les images du rapport de police du 23 février qui recense les personnes présentes ce soir-là, on peut constater, sur la droite, qu'une chaise haute obstrue le passage vers l'issue de secours:

Sur la droite, un client est assis sur une chaise haute bloquant l'issue de secours.
Photo: Rapport de la police valaisanne

Porte du haut entravée

La porte du rez était entravée. Le statut de cette porte a été une question centrale et brûlante dès le début de l'enquête. En effet, la ligne de défense des avocats des Moretti consiste à soutenir qu'il ne s'agit pas d'une issue de secours, mais d'une «porte de service», et que Jessica Moretti avait le droit de la fermer. Or selon un document des responsables incendie de la commune et du canton daté du 26 septembre 2015, ces derniers avaient exigé que cette porte serve d'issue de secours. 

Quoi qu'il en soit, cette porte était entravée, d'après le rapport de police basé sur les caméras de surveillance, qui indique qu'après le début du feu, les personnes fuyant le sous-sol s'y sont entassées en file indienne, car elle ne s'ouvrait que d'un côté. Jacques Moretti a quant à lui déclaré aux enquêteurs qu'il l'aurait trouvée «fermée de l'intérieur» à son arrivée. 

Si cette porte devait finir par être considérée comme une issue de secours, alors l'obstruction violerait là aussi les normes incendie. En effet, une voie d'évacuation doit pouvoir être ouverte complètement et immédiatement sans clé, sans effort particulier et dans le sens de la fuite (donc vers l’extérieur).

Contactés par Blick, les avocats de Jessica Moretti, Yael Hayat et Nicola Meier, n'ont pas souhaité faire de commentaires, tant que le Ministère public valaisan n'aura pas levé le secret de procédure actuellement exigé. 

La question très délicate des portes obstruées

Si le sujet des portes obstruées ce soir-là est très sensible et central, c'est en raison des risques de requalification juridique qu'il implique, selon des avocats de victimes. «S'il était confirmé que les Moretti ont donné des directives d'obstructions de portes au personnel, cela permettrait d'envisager le dol éventuel des époux Moretti», écrit le 3 mars une étude d'avocats qui représente une victime, au Parquet valaisan. En effet, poursuit la lettre, «la limitation volontaire des sorties de secours dans un établissement très fréquenté, en présence de matériel non ignifugé, voire hautement inflammable, se traduirait par l'acceptation du risque que, en cas d'incendie, les conséquences puissent être mortelles.»

Pour notre interlocuteur Thierry, «si je décide de fermer les voies d'évacuation qui peuvent servir en cas d'incendie, je suis clairement en train de mettre la vie des gens en péril. Tout détenteur de patente est formé pour avoir ce type de conscience», poursuit le gérant. Nous suivons des formations censées nous préparer à mettre en place un concept de sécurité pour l'opérationnel.»

«Les issues obstruées, c'est ce qui me gêne le plus, honnêtement, réagit une propriétaire de restaurant à Genève. Cela ne devrait jamais arriver.»

Si le sujet des portes obstruées ce soir-là est très sensible et central, c'est en raison des risques de requalification juridique qu'il implique, selon des avocats de victimes. «S'il était confirmé que les Moretti ont donné des directives d'obstructions de portes au personnel, cela permettrait d'envisager le dol éventuel des époux Moretti», écrit le 3 mars une étude d'avocats qui représente une victime, au Parquet valaisan. En effet, poursuit la lettre, «la limitation volontaire des sorties de secours dans un établissement très fréquenté, en présence de matériel non ignifugé, voire hautement inflammable, se traduirait par l'acceptation du risque que, en cas d'incendie, les conséquences puissent être mortelles.»

Pour notre interlocuteur Thierry, «si je décide de fermer les voies d'évacuation qui peuvent servir en cas d'incendie, je suis clairement en train de mettre la vie des gens en péril. Tout détenteur de patente est formé pour avoir ce type de conscience», poursuit le gérant. Nous suivons des formations censées nous préparer à mettre en place un concept de sécurité pour l'opérationnel.»

«Les issues obstruées, c'est ce qui me gêne le plus, honnêtement, réagit une propriétaire de restaurant à Genève. Cela ne devrait jamais arriver.»

132 clients admis au sous-sol

On sait, grâce à un rapport de la police établi le 23 février, que sous la supervision de Jessica Moretti, 132 personnes ont été admises au sous-sol du Constellation au soir du drame, et 32 au rez-de-chaussée, soit 164 personnes en tout. 

Sachant que la sortie de secours du sous-sol était obstruée, les issues étaient insuffisantes pour le nombre de personnes présentes, du point de vue réglementaire. 

En effet, le nombre de personnes dépend de l'accessibilité des voies d'évacuation, selon l’Association des établissements cantonaux d'assurance incendie (AEAI). Ce soir-là au sous-sol, tout porte à croire que les 132 personnes ne pouvaient s'évacuer correctement que par la voie des escaliers. Si une seule issue est immédiatement accessible, seules 50 personnes devraient être admises. Pour 100 personnes, il faudrait 2 issues, et pour 100 à 200 personnes, il faudrait 3 issues, ou 2 plus grandes, selon l'AEAI:

Cyane P. a dû travailler malade

Certains aspects peu louables du management de Jessica Moretti ont été soulevés par les avocats de la famille de la défunte Cyane P. D'après les avocats de la famille, la Française de 24 ans était malade le jour du drame, mais «la patronne du bar, Jessica Moretti, l’a quand même laissée travailler», a révélé 24 Heures le 5 mars. Épuisée, Cyane P. se plaignait parfois de conditions éprouvantes et d’un rythme soutenu.

D'après la convention collective de travail pour l'hôtellerie-restauration suisse, une personne malade est considérée comme empêchée de travailler sans faute de sa part, et n'est pas tenue de travailler, même en cas de sous-effectif. 

«Quand les effectifs sont tendus, c'est dur, témoigne de son côté Thierry, qui a été confronté à des situations similaires. Mais si un employé n'est pas à 100% je ne le prends pas. Pour le protéger et pour me protéger, car il peut faire une bêtise, et cela va retomber sur lui et sur moi. C'est ce que préconisent les bonnes pratiques dans notre secteur.»

Cyane P. est montée sur les épaules d'un collègue, deux bouteilles à bougies incandescentes dans chaque main.
Photo: dr

Par ailleurs, Cyane P. n'aurait pas dû se rendre au sous-sol ce soir-là, car elle était affectée au rez-de-chaussée. Jessica Moretti lui a cependant demandé de descendre pour aider ses collègues à s'occuper du grand nombre de bouteilles commandées. Or elle s'est retrouvée exposée à de grands risques, sans avoir été informée de la dangerosité du plafond, ni avoir reçu de formation en matière de sécurité. Elle n'a pas non plus été protégée ou supervisée par sa patronne lorsqu'elle est montée sur les épaules d'un collègue, deux bouteilles à bougies incandescentes dans chaque main, et a mis fatalement le feu au plafond. Rappelons la vidéo, révélée par la RTS, qui a montré qu'un serveur avait déjà averti des clients du risque d'incendie lié à la mousse du plafond durant le Nouvel An 2019-2020, dans des circonstances similaires.

Gênée dans sa vision par un casque

Or Cyane P. ne pouvait pas voir correctement le plafond. C'est sur instruction de Jessica Moretti que la jeune serveuse a dû porter un casque publicitaire à piles, livré par la marque de champagne Dom Pérignon, avec une visière sombre. Jessica Moretti a elle-même confirmé que ces casques faisaient partie d'une cascade de vente. «Ils sont mis à disposition par notre fournisseur et sont portés occasionnellement lors du service.» 

Or le fait de porter un casque a fortement limité le champ de vision de la jeune femme, et augmenté le risque déjà élevé de porter deux bouteilles incandescentes en étant juchée sur les épaules d'un collègue à ras le plafond. Selon le rapport d'enquête, Cyane P. n'a pas pu percevoir avec le casque le degré de proximité des cierges enflammés du plafond, mais personne ne l'a mise en garde. 

Cortège non protégé du danger

L'inaction de Jessica Moretti a été relevée au moment du cortège. L'avocate d'une victime décédée au sous-sol s'étonne que la responsable du bar n'ait à aucun moment réagi face au danger créé par ce dispositif festif. En se basant sur trois vidéos extraites des téléphones de deux défunts, elle écrit: «En les visionnant, on observe que Mme Cyane P. se trouvait en tête du cortège et Mme Jessica Moretti en clôture de celui-ci.» 

«De manière visible, poursuit la lettre, Mme Cyane P. doit se baisser pour éviter que sa tête ne touche le plafond de mousse et la tuyauterie fixée au plafond. Ainsi, juchée sur les épaules de M. Matthieu A., Mme Cyane P. se trouvait au contact direct et immédiat du plafond de mousse, au vu et au su de Mme Jessica Moretti.» Parmi les employés qui étaient dans ce cortège, trois sur cinq ont été victimes, dont une décédée.

Pas d'évacuation organisée

Jessica Moretti n'a pas organisé et supervisé l'évacuation. Elle est sortie pour appeler les secours, puis a quitté les lieux. Il est établi que le personnel du Constellation n'a pas été instruit et formé à un concept d'évacuation, l'agent de sécurité présent sur place n'ayant pas pris les mesures adéquates et ayant péri lui-même au sous-sol. Les clients ont cherché à fuir de manière désordonnée, se voyant entravés par deux issues clairement inadaptées, sans compter les escaliers trop étroits. 

Après le déclenchement du feu, le DJ, décédé lui aussi dans l'incendie, a pris en mains l'extincteur au sous-sol, dont on sait qu'il n'était pas suffisamment visible. Il n'était pas lui-même formé dans ce but, et a succombé à la fumée et aux flammes du sous-sol.

Au début du feu, un client s'était par ailleurs mis en danger en cherchant à l'éteindre avec son pull, qu'il a ôté pour frapper le plafond, un acte improvisé susceptible d'avoir augmenté, plutôt que diminué, l'intensité du feu. 

«La priorité, estime notre gérant d'hôtels valaisan, en tant que gérants, est qu'on est censés tout d'abord évacuer tous les clients, même si c'est difficile car il faut tenir compte de l'état de panique où l'on peut tous se trouver. Il faut faire sortir les gens avant toute chose. Arrêter la musique. Allumer la lumière, et guider les gens vers la sortie.» 

Urgences contactées, puis départ

Sur les vidéos, on voit que Jessica Moretti s'est rapidement dirigée vers la sortie avec son téléphone. Son appel aux urgences ne fait pas de doute: son enregistrement a été entendu lors des audiences. Au final, la patronne du Constellation aura rapidement quitté les lieux, comme le montrent les vidéos analysées par la police, et comme en atteste Jacques Moretti, qui lui a demandé de rentrer retrouver les enfants, et voulait la «protéger de cette tragédie», selon ses déclarations aux enquêteurs. 

«Si on réfléchit en termes de comportement exemplaire, la personne responsable pour la soirée ne doit pas être parmi les premières à quitter les lieux, indique Thierry, qui, comme de nombreux professionnels, reconnaît la difficulté extrême de ces situations. Le ou la responsable doit assurer l'évacuation des gens, très rapidement car on sait que c'est déjà la fumée qui tue.»

Au final, conclut ce gérant qui jette un regard externe, «la responsabilité finale reste celle de la personne qui a l'autorisation d'exploitation. Ce système de patente existe pour qu'il y ait un responsable qui réponde devant la loi, qui a suivi une formation et connaît ses obligations et responsabilités.»

Ayant lui-même géré des hôtels, il estime qu'un système d'alarme incendie aurait été le minimum, mais souligne aussi que pour 170 personnes, installer une centrale incendie peut faire sens. «Dès qu'il y a un feu, de la température, de la fumée, la centrale se déclenche automatiquement, dit-il. L'exutoire de fumée s'enclenche, le système de ventilation évacue la fumée». Il imagine l'aide qu'aurait pu apporter dans cette situation une centrale avec trois automatisations: arrêt de la musique, lumière qui s'allume, et appel automatique des secours. 

Des airs de Costa Concordia

L'un des avocats des victimes compare Jessica Moretti, lors de cette soirée tragique, au capitaine du Costa Concordia, non pas au plan du verdict, car Jessica Moretti et Jacques Moretti sont toujours présumés innocents jusqu'à la fin de l'instruction pénale en cours, mais uniquement au plan du comportement. «On avait reproché au capitaine du Costa Concordia d’avoir abandonné le navire avant la fin de l’évacuation. Le capitaine doit être le dernier à partir», estime l'avocat.

Une instruction pénale est ouverte en Valais, aux dimensions historiques pour la région, qui implique 9 prévenus, 263 parties plaignantes et 74 avocats. Comme Jacques Moretti, Jessica Moretti est prévenue pour incendie par négligence, homicide par négligence et lésions corporelles graves par négligence. Alors que 164 personnes étaient présentes au Constellation, 156 ont été tuées ou blessées, soit une proportion de létalité particulièrement élevée. 

*Notre interlocuteur n'a pas souhaité que son nom de famille soit divulgué.

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