«J'ai peur, je sens que ma régie va entamer des travaux.» Après avoir traversé le restaurant Les Savoises, dans le quartier genevois de Plainpalais, nous voilà devant la salle Gandhi. Il est presque 20 heures ce mardi 3 mars. Une quinzaine de personnes s'y pressent, visiblement inquiètes, elles échangent à mi-voix: «On dit que dans mon immeuble…», «J'ai entendu dire que…» Il suffit de tendre l'oreille pour récolter les témoignages.
Tous sont venus participer à une réunion organisée, ce mardi, par l'Asloca, intitulée «Travaux de rénovation et risques d'expulsions: comment organiser la résistance?» Le ton est donné. L'occasion, pour Blick, de prendre le pouls d'une partie des locataires genevois.
La salle est comble. Une centaine de personnes attendent, pour certaines stylo et carnet à la main. Devant l'assemblée, Caroline Renold, juriste à l'Asloca et députée socialiste au Grand Conseil genevois, prend la parole. «Ces travaux, c'est le nouveau prétexte des bailleurs institutionnels pour mener des attaques frontales contre les locataires et contre notre ville», tonne-t-elle en guise d'introduction.
Locataires modestes remplacés par des plus riches
L'élue rappelle que le phénomène touche de plus en plus la cité de Calvin, malgré un cadre législatif censé protéger les locataires: la fameuse loi sur les démolitions, transformations et rénovations (LDTR). Elle souligne également que ces expulsions ont pour seul but d'augmenter les loyers.
Elle cite à l'appui une étude de l'EPFZ: lors d'opérations de démolition-reconstruction ou de rénovation, le revenu médian des nouveaux locataires s'avère supérieur de 71% à celui de leurs prédécesseurs. Une statistique qui laisse l'assistance sans voix. «C'est à peine croyable», chuchote une dame à sa voisine.
«L'union fait la force»
Face aux locataires inquiets, dans une ville où le taux de vacance de 0,34% est l'un des plus bas de Suisse, se trouvent également des habitants des Augustins, des membres du collectif Silure, et une nouvelle venue, portée par l'actualité récente: Marilène, habitante du boulevard Carl-Vogt, elle aussi menacée d'expulsion. Leur message est clair: face aux expulsions, les locataires genevois apprennent à faire front commun.
Les intervenants prennent la parole à tour de rôle. Quand vient le tour de la représentante des habitants du boulevard Carl-Vogt, elle raconte son infortune et celle de ses voisins. En effet, fin janvier, ces résiliations de baux massives avaient ému l'opinion publique et, il faut le noter, l'ensemble de la classe politique. Marilène appelle l'assistance à se mobiliser et à ne pas se laisser faire. «L'union fait la force, lance-t-elle. Notre bataille, ce n'est pas celle de Carl-Vogt mais celle de tout Genève.» La salle applaudit chaleureusement.
Même Gandhi n'apaise pas
Sur une large fresque, dans la salle, Gandhi veille au grain. Mais l'apôtre de la non-violence peine à apaiser la grogne des locataires. La volonté est même toute autre: «Il faut favoriser les échanges entre les lieux de lutte», lance Thibault, l'un des membres du collectif Le Silure, mobilisé en soutien aux locataires dans différentes affaires du canton. Ce collectif s'engage aux côtés des associations de locataires. Il se consacre notamment à la rédaction de pétitions.
Avec l'association des habitants des Augustins, un immeuble visé par un projet de rénovation-démolition, le collectif a recolté 1600 signature qu'ils ont déposés aux autorités de la Ville de Genève pour leur demander de faire pression sur le canton. Autre fait d'arme du Silure: une manifestation ayant rassemblé, selon eux, 1800 personnes en mars 2024 à Genève pour lutter «contre la spéculation immobilière».
«N'y aurait-il pas des techniques de shaming à mettre en place?»
De nombreuses personnes dans la salle ne cachent pas leur colère. Lorsque la présentation des différentes associations touche à sa fin, les mains se brandissent: pendant une trentaine de minutes, questions et idées fusent.
Dans les différentes affaires qui ont secoué le canton ces derniers mois, ce sont souvent des caisses de pension qui se révèlent propriétaires des immeubles concernés. Ainsi, dans le cas du boulevard Carl-Vogt, la caisse de compensation Bâloise a été épinglée. «N'y aurait-il pas des techniques de shaming (ndlr: épingler publiquement dans le but d'humilier) à mettre en place?», lance un homme à haute voix. Les têtes acquiescent.
Il poursuit: «Ces caisses sont censées être là pour nous, ça devrait être social et ce sont elles qui nous traitent mal et nous empêchent de dormir.» Nombreux dans l'assistance racontent des expériences traumatisantes. Les locataires se sentent impuissants face aux régies. Une autre dame suggère une idée: «Il faudrait mettre des banderoles aux balcons.» Avec écrit: «Ici on n'expulse pas».
Des cas qui ne font plus figure d'exception
Aux Pâquis, une vingtaine de baux ont été résilié d'un coup en décembre dernier, rapportait «La Tribune de Genève». Du Petit-Saconnex à Bernex, la rédaction de Blick a aussi appris que de nombreux locataires avaient vu leur baux résiliés.
Au-dela des cas très médiatisé ces derniers mois, le phénomne se généralise donc au bout du Léman. L'Asloca dit travailler sur une quinzaine de cas lourds.