En bref
- L’accord Carl-Vogt annule l’effet des résiliations pour 57 baux, avec relogement provisoire, droit de retour et loyers encadrés
- La propriétaire PKBS parle de compromis amiable mais admet un coût, après la pression de l’Etat qui liait permis de construire et solution pour les locataires
- Près de la moitié des commerçants ont trouvé un accord, mais les surfaces changeront et un retour aux mêmes conditions n’est pas prévu
C’est un bras de fer qui a duré des mois et qui atteint son épilogue. Mais de quel côté a-t-on flanché? D’aucun, si l’on en croit le ton dithyrambique de l’Asloca, du propriétaire PKBS, de la régie Naef et de l’Etat, réunis face à la presse ce lundi matin pour saluer l’accord-cadre «historique», signé à peine une demi-heure plus tôt. L’affaire Carl-Vogt avait secoué Genève en début d’année. Côté Etat, le ministre du Territoire, Nicolas Walder, veut tourner la page de ce traumatisme: «J’espère que l'on pourra parler de l'affaire au passé, désormais.»
Pour rappel, une centaine de locataires et une quinzaine de commerçants avaient vu leurs baux résiliés du jour au lendemain en janvier 2026. La fronde s’était alors organisée et, signe que le choc était brutal, avait eu des échos outre-Sarine, le propriétaire étant la caisse de pension bâloise PKBS. Signe qui ne trompe pas, le communiqué de presse diffusé aujourd’hui existait aussi en allemand. Mais alors, que dit cet accord pour les locataires et les commerçants? Et que présage-t-il pour l’avenir?
Les loyers resteront sous contrôle
«On revient de loin», lance Caroline Renold, députée socialiste au Grand Conseil et juriste à l’Asloca, en guise d'introduction. Concrètement, l’accord, qui prévoit de «traiter les locataires comme si les résiliations n’avaient pas eu lieu», porte sur 57 baux à durée indéterminée, dont 34 doivent encore choisir entre un départ temporaire et un départ définitif.
Ceux qui le souhaitent seront relogés provisoirement par la régie Naef, avec un «droit de retour dans le logement» une fois les travaux terminés. PKBS prendra à sa charge la différence de loyer ainsi que les frais de déménagement, plafonnés à 3000 francs.
Une fois les travaux terminés, les loyers resteront sous contrôle pendant cinq ans, voire dix pour certains logements. L’adhésion à l’accord n’est toutefois pas obligatoire, rappelle l’Asloca: les locataires qui le souhaitent peuvent le refuser et poursuivre leurs démarches devant le Tribunal des baux et loyers.
Côté propriétaire, Rudolf Rechsteiner, membre du conseil d’administration de PKBS, salue un règlement «à l’amiable», estimant qu’«un chemin jusqu’aux tribunaux fédéraux n’était pas possible». L’ancien conseiller national socialiste refuse pourtant de parler de défaite et préfère parler de «compromis».
«On ne voulait pas la guerre avec Genève», assure-t-il. Elle avait pourtant bien été déclarée. Et au sortir de ce bras de fer, il le concède: «Ça nous coûtera.» Combien, au-delà des 30 millions de travaux? La caisse de pension refuse d’avancer le moindre chiffre.
Auprès de Blick, Rudolf Rechsteiner admet tout de même que l'entreprise Baloise Asset Management, chargée de la gestion du bien, n’était peut-être pas «vraiment préparée pour cette sorte d’opposition». Une «correction» a depuis été apportée par le conseil d’administration.
L’heure est désormais à enterrer la hache de guerre. Tout sourire, le Bâlois a distribué à ses voisins de tribune des Läckerli, le biscuit au miel emblématique de sa ville. Mais il semblerait que les locataires, eux, n’y aient pas eu droit.
Un accord «pragmatique et humain»
A demi-mot, il reconnaît aussi l’impasse dans laquelle se trouvait la caisse de pension, et la pression exercée par Nicolas Walder. Entremetteur dans ces négociations, le patron du Département du territoire (DT) avait prévenu dès janvier: pas d’autorisation de construire sans solution pour les locataires.
Le magistrat qualifie l’accord de «pragmatique et humain» et y voit un rappel: «Les rénovations de tout type devront se faire avec les locataires et pas contre eux».
Et les commerçants?
Reste la quinzaine de commerçants, eux aussi poussés vers la sortie. «Près de la moitié ont trouvé un accord», indique Virginie Galland, patronne de la régie Naef, présente ce matin. Selon elle, le marché des arcades est moins tendu que celui du logement, ce qui faciliterait les déménagements. «Mais tout se fait au cas par cas», nuance-t-elle. Pour certains commerces, partir, c’est risquer de perdre leur clientèle.
Pourront-ils revenir aux mêmes conditions? Non. Les plans vont changer et «les surfaces ne seront pas les mêmes», ainsi que la régie nous l’avait déjà confirmé en janvier. Sur ce point, l’accord ne change donc rien pour les commerçants.
Quant à la crainte de voir disparaître le tissu commercial du quartier, Virginie Galland se veut rassurante: «On veut garder des commerces qui font du sens.» Et de toute manière, ajoute-t-elle, «les grandes enseignes ne seront sûrement pas intéressées à venir au boulevard Carl-Vogt».
Cet accord comme modèle
Cet accord pourrait-il faire tache d’huile sur d’autres affaires de résiliations massives de baux? «Ce que l’on demande depuis le début, c’est qu’il n’y ait pas de résiliations de baux, mais un système de rocades ou autre», insiste Nicolas Walder. Mais si ce genre de solution n’est vraiment pas possible, le patron du DT espère bien que cet accord, qui ne constituera pas une obligation légale, «va inspirer nos exigences par rapport à d’autres dossiers».
Le Parlement a d’ailleurs déjà durci le ton. Vendredi dernier, le Grand Conseil a voté à l’unanimité pour modifier la loi sur l’énergie: les subventions énergétiques seront désormais conditionnées au maintien des locataires en place. «Le Grand Conseil confirme ma politique de fermeté en matière de logement», s’est félicité Nicolas Walder.