Pierin Vincenz avait disparu sans laisser de traces pendant quatre ans. Lundi, peu avant 8h, il a refait surface, au volant d'une petite voiture devant la Cour d'appel de Zurich. L'ex-patron de la Raiffeisen avait bonne mine, il n’avait guère vieilli, le visage hâlé par le soleil. Il semblait même de bonne humeur: «J’espère que je ne vais pas dire quelque chose de maladroit», déclarait-il à un journaliste.
Une promesse qui s'est rapidement révélée difficile à tenir: la Cour suprême de Zurich a en effet interrogé Pierin Vincenz sur ses dépenses excessives et ses liens avec le milieu de la prostitution. Grâce à l’application de rencontre Tinder, il avait notamment fait la connaissance d’une femme avec laquelle il avait passé une nuit dans un hôtel de luxe, dans lequel il avait vandalisé du mobilier. Autant de dépenses prises en charge par des notes de frais professionnelles.
Tinder pour recruter
Lorsque les juges l’ont interrogé sur son usage de Tinder, il a expliqué utiliser cette application afin «d'apprendre à se servir des réseaux sociaux». A la question de savoir si Tinder était une plateforme de recrutement, il a répondu qu’il s’agissait d’un «réseau social comme les autres». On retrouvait là le véritable Pierin, cet enfant des Grisons, qui a toujours façonné son monde comme bon lui semblait.
Le procès en appel contre l’ancien directeur de Raiffeisen, Pierin Vincenz, et d’autres accusés révèle une fois de plus à quel point son image publique de dirigeant terre-à-terre de la banque agricole Raiffeisen était en contradiction avec sa véritable vie. La réalité, c'est que quelque chose cloche chez Pierin Vincenz.
En tant que banquier chez Raiffeisen, il s’est fait le fervent défenseur de la stratégie de l’argent propre. Contrairement à l’Association suisse des banquiers, il estimait que la place financière suisse n’avait aucun avenir en tant que terre d'accueil de l’argent sale en provenance de l'étranger. «La Suisse ne doit pas non plus être un refuge pour l’argent non déclaré des Suisses», martelait-il.
Or, on sait aujourd'hui qu'au moment même où il tenait ces propos, lui et son associé Beat Stocker – deuxième principal accusé du procès – avaient déjà mis en place une structure destinée à dissimuler des participations. Ensemble, ils ont fondé la société I-Finance AG et ont désigné un avocat comme seul membre du conseil d’administration. Eux-mêmes ne se montraient pas.
I-Finance a pris des participations dans des sociétés telles que Commtrain, qu’ils ont ensuite vendues à Aduno, dont Pierin Vincenz présidait le conseil d’administration, et dont Beat Stocker était le PDG. Tous deux avaient évidemment omis de révéler qu’ils étaient les ayants droit économiques derrière cette structure.
Le secret bancaire comme bouclier
Alors que Pierin Vincenz s’en prenait publiquement au secret bancaire et parlait d’une stratégie de «l’argent propre», il menait parallèlement des affaires personnelles en se servant de ce même secret bancaire ainsi que d’une SA opaque comme protection.
Un autre élément contradictoire concerne son associé, Beat Stocker, qui avait tout mis en œuvre pour faire poursuivre le journaliste Lukas Hässig pour violation du secret bancaire. Lukas Hässig avait rendu publiques les transactions effectuées par l’intermédiaire de la banque Julius Bär et avait contribué à lancer la procédure.
Une autre incohérence apparaît dans sa gestion de l’argent. Après la crise financière de 2008, Pierin Vincenz a vivement critiqué la culture des bonus ainsi que les salaires pratiqués par les grandes banques. En tant que PDG du groupe Raiffeisen, organisé sous forme de coopérative, il a délibérément tiré parti de la crise pour positionner Raiffeisen comme une alternative solide, proche de ses clients et sérieuse face à UBS et à Credit Suisse.
Un salaire mirobolant gardé secret
Il a désigné les primes excessives comme la cause principale des dérives et de la prise de risque démesurée des grandes banques. Selon lui, les primes créeraient de fausses incitations, car elles privilégieraient la recherche du profit à court terme au détriment de la stabilité à long terme. Il a exigé des dirigeants du secteur financier davantage de «responsabilité, de modération et de sérieux». Il fallait à nouveau donner la priorité au bien-être des clients et à l’économie réelle, et non aux revenus des dirigeants.
Par la suite, il s'est avéré que Pierin Vincenz ne faisait pas mieux que ceux qu'il critiquait. Raiffeisen a longtemps gardé le secret sur le salaire de son dirigeant. Il est apparu que Pierin Vincenz avait perçu pendant des années des salaires de plusieurs millions. En 2008, il a perçu un salaire net de 13,8 millions de francs. A cela s’ajoutaient des frais personnels qu’il réglait par l’intermédiaire de l’entreprise, ainsi que ces participations dissimulées qui lui permettaient de gagner des millions supplémentaires en parallèle.
Défendu par un célèbre avocat pénaliste
Le procès porte donc sur deux aspects centraux: les participations dissimulées dans des entreprises et le remboursement des frais. Pour sa défense, Pierin Vincenz a engagé Lorenz Erni, considéré depuis des décennies comme l’un des meilleurs avocats pénalistes de Suisse. Les deux hommes se connaissent depuis de nombreuses années. Pierin Vincenz a invité Lorenz Erni à plusieurs reprises aux événements équestres organisés au Hallenstadion de Zurich, ce qui avait suscité des interrogations dans l’entourage de Pierin Vincenz quant aux raisons pour lesquelles il cherchait à se rapprocher de ce célèbre avocat pénaliste.
Lorenz Erni est une sommité dans l’art de faire traîner les procès pénaux en longueur et de faire annuler des jugements en invoquant des vices de procédure. Il a connu son heure de gloire à l’époque des cours de cassation. Au cours des décennies qui ont précédé leur suppression en 2011, il a marqué de son empreinte la pratique de la procédure pénale comme nul autre. Avec la disparition de la cour de cassation, tant le système que les moyens dont disposent les avocats pénalistes tels que Lorenz Erni ont profondément changé.
Classement sans suite demandé
Pour Lorenz Erni et d’autres avocats de renom, la marge de manœuvre s’est donc considérablement réduite. Les irrégularités commises par le parquet au cours de l’instruction doivent désormais impérativement être soulevées devant le tribunal de district et la cour d’appel. C’est précisément ce que Lorenz Erni a tenté de faire dès le premier jour du procès la semaine dernière, en demandant que la procédure contre Pierin Vincenz soit classée sans suite pour cause de prescription.
Le tribunal l’a écouté, mais n’a pas donné suite. Aujourd’hui, cet avocat vedette de 74 ans est assis aux côtés de l’ancien banquier devant la Cour d’appel de Zurich et doit convaincre les juges que Pierin Vincenz n’a pas commis d’infraction – une tâche bien différente de celle qui consiste à disséquer une procédure à la recherche d’erreurs de procédure.